‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 83 sur 429 · LIVRE III, CHAPITRE V. iS · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE V. iS

de confiisioD, comme si sa pudeur eût souffert de cet aveu; vont m'avez inspire des sentiments que je n'ai jamais eus pour personne, et je n'ai plus besoin que de savoir qui vous étet poarme déterminer à vous choisir pour mon amant. Je vous crois un jeyne seigneur, et même un honnête homme : cependant je n'en suis point assurée; et, quelque prévenue que je sois en votre faveur, je ne veux pas donner ma tendresse à un inconnu.

Je me souvins alors de quelle façon le valet de don Antonio m'avoit dit qu'il sortoit d'un pareil embarras, et voulant, à son exemple, passer pour mon maître : Madame, dis-je à ma veuve, je ne me défendrai point de vous apprendre mon nom ; il est assez beau pour mériter d'être avoué. Avez-vous entendu parler de don Mathias de Silva? Oui, répondit-elle ; je vous dirai même que je Tai vu chez une personne de ma connoissance. Quoique déjà effronté, je fus un peu troublé de cette réponse. Je me rassurai toutefois dans le moment ; et, faisant forcede génie pour me tirer de là : £h bien ! mon ange, repris-je, vous connoissez un seigneur... que... je connois aussi... Je suis de sa maison, puisqu'il faut vous le dire. Son aïeul épousa la belle-sœur d'un oncle de mon père. Nous sommes, comme vous voyez, assez proches parents. Je m'appelle don César. Je suis fils unique de l'illustre don Fernand de Ribera, qui fut tué, il y a quinze ans, dans une bataille qui se donna sur les frontières de Portugal. Je vous ferois bien un détail de l'action; elle fjl diablement vive; mais ce seroit perdre des moments précieux que l'amour veut que j'emploie plus agréablement.

Je devins pressant et passionné après ce discours ; ce qui no me mena pourtant à rien. Les faveurs que ma déesse me laissa prendre ne servirent qu'à me faire soupirer après celles qu'elle me refusa. La cruelle regagna son carrosse, qui l'attendoit à la porte. Je ne laissai pas néanmoins de me retirer très-satisfait de ma bonne fortune, bien que je ne fusse pas encore parfaitement heureux. Si, disois-je en moi-môme, je n'ai obtenu que des demibontés, c'est que ma dame est une personne qualifiée, qui n'a pas cm devoir céder à mes transports dans une première entrevue. La Gerté de sa naissance a retardé mon bonheur ; mais il n'est différé que de quelques jours. Il est bien vrai que je me représentai aussi que ce pouvoit être une matoise des plus raffinées. Cependant j'aimai mieux regarder la chose du bon côté qoe du mauvais^ et je conservai l'avantageuse opinion que favoit

emiçQe'de ma veuve. Nous étions convenus esi nous quitUnt^ nous revoir le surlendemain ; et l'espérance de parvenir au comble de mes vœux me donnoit un 'avant-goût des plaisirs dont jeme flattois.

L'esprit plein des plus riantes images, je me rendis chez mon barbier. Je changeai d'habit, et j'allai joindre mon maître dans un tripot où jesavois qu'il étoit. Je le trouvai engagé au jeo, et je m'aperçus qu'il gagnoit ; car il ne ressembloit pas à ces joueurs £roids qui s'enrichissent ou se ruinent sans changer de visage. Il étoit railleur et insolent dans la prospérité, et fort bourru dans Iskmauvaisc fortune. Il sortit fort gai du tripot, et prit le chemin diL> Théâtre du Piince. Je le suivis jusqu'à la porte de la comédie; là, me mettant un ducat dans la main: Tiens, Gil Bias, me dit-il, puisque j'ai gagné aujourd'hui, je veux que tu t'en ressentes : y2k=te divertir avec tes camarades, et viens me prendre à minuit chec Arsénié, où je dois souper avec don Alexo Segiar. A ces mots, iL rentra, et je demeurai à rêver avec qui je pourrois dépenser moi ducat, selon l'intention du fondateur. Je ne rêvai pas longtemps.^ Glarin, valet de don Alexo, se présenta tout à coup devant moi^ Je le menai au premier cabaret et nous nous y amusâmes jusqu'^ minuit. De là nous nous rendîmes à la maison d'Arsénié, Glarin avoit ordre aussi de se trouver. Un petit laquais noi ouvrit la porte, et nous fît entrer dans une salle basse, où 1î femme de chambre d'Arsénié et celle de Florimonde rioientà gorge»^

déployée en s'enlretenant ensemble, tandis que leurs maîtresses

étoient en haut avec nos maîtres.

L'arrivée de deux vivants qui venoient de bien souper ne pouvoit pas être désagréable à des soubrettes, et à des soubrettes d( comédiennes encore: mais quel fut mon étonnement lorsque dansune de ces suivantes je reconnus ma veuve, mon adorable veuve, que je croyois comtesse ou marquise ! Elle ne parut pas moinsétonnée de voir son cher don César de Ribera changé en valet de petit- maître. Nous nous regardâmes toutefois l'un et l'autre sans nous déconcerter ; il nous prit même à tous deux une envie de rire, que nous ne pûmes nous empêcher de satisfaire. Après quoi Laurc (c'est ainsi qu'elle s'appeloit), me tirant à part tandis que Glarin parloit à sa compagne, me tendit gracieusement la main, et me dit tout bas: Touchez là, seigneur don Gésar ; au lieu de nous faire des reproches réciproques, faisons-nous des eoinpl«i»en% mon ami ! Vous avez lait votre rôle à ravir, et je-

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