‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 89 sur 429 · LIVRE III^ CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE III^ CHAPITRE VU

la veuve d'an simple officier des gardes du roi : mais ce qui rend votre victoire glorieuse, c*est la préférence que je vous donne sur un des plus grands seigneurs du royaume. Le prince de Radzivîl m'aime, et n'épargne rien pour me plaire. Il n'y peut toutefois réussir, et je ne soufiTre ses empressements que par vanité.

Quoique je visse bien à ce discours que j'avois affaire à une coquette, je ne laissai pas de savoir bon gré de cette aventure à mon étoile. Dona Hortensia (c'est ainsi que se nommoit la dame) étoit encore dans sa première jeunesse, et sa beauté m'éblouit. De plus, on m'offroit la possession d'un cœur qui se refusoit aux soins d'un prince: quel triomphe pour un cavalier espagnol! Je me prosternai aux pieds d'Hortense pour la remercier de ses bontés. Je lui dis tout ce qu'un homme galant pouvoit lui dire, et elle eut lieu d'être satisfaite des transports de reconnoissanœ que je fis éclater. Aussi nous séparâmes-nous tous deux les meilleurs anois du monde, après être convenus que nous nous verrions tous les soirs que le prince ne pourroit venir chez elle; ce qu'on promit de me faire savoir très-exactement. On n'y manqua pas, et je devins enfin l'Adonis de cette nouvelle Vénus.

Mais les plaisirs de la vie ne sont pas d'éternelle durée. Quelques mesures que prît la dame pour dérober la connoissance de notre commerce à mon rival, il ne laissa pas d'apprendre tout ce qu'il nous importoit fort qu'il ignorât : une servante mécontente le mit au fait. Ce seigneur, naturellement généreux, mais fier, jaloux et violent, fut indigné de mon audace. La colère et la jalousie lui troublèrent l'esprit; et, ne consultant que sa fureur, il résolut de se venger de moi d'une manière infâme. Une nuit que j'étois chez Hortense, il vint m'atlendre à la petite porte du jardin, avec tous ses valets armés de bâtons. Dès que je sortis, il me fit saisir par ces misérables, et leur ordonna de m'assommer. Frappez, leurdit-il ; que le téméraire périsse sous vos coups ! c'est ainsi que je veux punir son insolence. Il n'eut pas achevé ces paroles, que ses gens m'assaillirent tous ensemble, et me donnèrent tant de coups de bâton, qu'ils m'étendirent sans sentiment sur la place; après quoi ils se retirèrent avec leur maître, pour qui celte cruelle exécution avoit été un spectacle bien doux. Je demeurai le reste de la nuit dans l'état où ils m'avoient mis. A la pointe du jour il passa près de moi quelques personnes qui, s'apercevant que je respirois encore, eurent la charité de me porter chez un chirurgien. Par bonheur mes blessures ne se trou-

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vèrent pa» mortetiee, et je tombai entre les main» cTun hAU» homme qui me guérit en deux mois- parfaitement. Au bout de œ temps-là je reparus^à. la cour, et repris- mes premières brisées^ excepté que je ne retournai plus chez Hortense, qui, de son oèid ne fit aucune démarche pour me revoir, parce que le prince, à ce prix-là, lui avoit pardonné son inidélité.

Comme mon aventure n'étoit ignorée de personne, et que je ne passois pas pour un lâche, tout le monde s'étonnoit de me voir aussi Iranqullle que si je n'eusse pas reçu un affront; car je nedisois pas ce que je pensois, et je semblois n'avoir aucun ressentiment. On ne sa voit que s'imaginer de ma fausse insensibilité. Les uns croyoient. que, malgré mon courage, le rang de Toffen* seur me tenoit en respect et m'obligeoit à dévorer l'offense ; les autres, avec plus de raison, se déûoient de mon silence, et regardoient comme un calme trompeur la situation paisible où je p»-^ roi?sois ôlre. Le roi jugea, comme ces derniers, que je n'étois pas homme à laisser un outrage impuni, et que je ne nmnquerois pas de me venj^er sitôt que j'en trouverois une occasion favorable. Pour savoir s'il devinoit ma pensée, il me fit entrer un jour dans son cabinet, où il me dit : Don Pompeyo, je sais l'accident qui vous est arrivé, et je suis surpris, je l'avoue, de votre tranquillité: vous dissimulez certainement. Sire, lui répondis-je, j'ignore qui peut être l'offenseur; j'ai été attaqué la nuit par des gens in* connus: c'est un malheur dont il faut bien que je me console. Non, non, répliqua le roi; je ne suis point h dupe de ce dis* cours peu sincère : on m'a tout dit. Le prince de Radzivil v<Hig a mortellement offensé. Vous êtes noble et castillan, je sais à quoi ces deux qualités vous engagent: vous avez formé la. résolution' de vous venger. Faites- moi confidence du parti que vous avea. pris ; je le veux. Ne craignez point de, vous repentir de m'avoir confié votre secret.

Puisque Votre Majesté me l'ordonne, lui repartis-je, il fautdone que je lui découvre mes sentiments. Oui, seigneur, je songe à tirer vengeance de l'affront qu'on m'a fait. Tout homme qui porto un nom pareil au mien en est comptable à sa race. Vous savei l'indigne traitement que j'ai reçu, et je me propose d'assassiner le prince, pour me venger d'une manière qui réponde à l'ofiense: Je lui plongerai un poignard dans le sein, ou. lui casserai la tète d'un coup de pistolet, et je me sauverai, si je puis, en Espagne. Voilà quel est monàeimn.

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