‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 93 sur 429 · LIVRE III; CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE III; CHAPITRE VIII

portance... Que me veux-tu? interrompit-il brusquement. Seignear, lui dit alors le garçon qui m*accompagnoit, c'est une lettre que j'ai à vous rendre de la part de don Lope de Velasco. Don Mathias prit le billet, l'ouvrit, et, après Tavoir lu, dit au valet de don Lope : Mon enfant, je ne me lèverois jamais avant midi, quelque partie de plaisir qu'on me pût propeser ; juge si je me lèverai à six heures du matin pour me battre I Tu peux dire à ton maître que, s'il est encore à midi et demi dans l'endroit où il m'attend, nous nous y verrons ; va lui porter cette réponse. A ces mots il s'enfonça dans son lit, et ne tarda guère à se rendormir.

U se leva et s'habilla fort tranquillement entre onze heures et midi ; puis il sortit, en me disant qu'il me dispensoit de le suivre; mais j'ëtois trop tenté de voir ce qu'il deviendroit, pour lui obéir. Je marchai sur ses pas jusqu'au pré de Saint-Jérôme, où j'aperçus don Lope de Velasco qui l'atlendoit de pied fbrme. Je me cachai pour les observer tous deux; et voici ce que je remarquai de loin. Ils se joignirent et commencèrent à se battre un mo> ment après. Leur combat fut long. Ils se poussèrent tour à tour l'un Tautre avec beaucoup d'adresse et de vigueur. Cependant la victoire se déclara pour don Lope : il perça mon maître, retendit par terre, et s'enfuit fort satisfait de s'être si bien vengé. Je courus au malheureux don Mathias ; je le trouvai sans connoissance et presque déjà sans vie. Ce spectacle m'attendrit, et je ne pus m'empêcher de pleurer une mort à laquelle, sans y penser, j'avois servi d'instrument. Néanmoins, malgré ma douleur, je ne laissai pas de songer à mes petits intérêts. Je m'en retournai promptement à l'hôtel sans rien dire ; je fis un paquet de mes bardes, où je mis par mégarde quelques nippes de mon maître; et quand j'eus porté cela chez le barbier, où mon habit' d'homme à bonnes fortunes étoit encore, je répandis dans la ville l'accident funeste dont j'avois été témoin. Je le contai à qui voulut l'entendre, et surtout je ne manquai pas d'aller l'annoncer à Rodriguez. Il en parut moins affligé, qu'occupé des mesures qu'il avoit à prendre là-dessus. Il assembla ses domestiques, leur ordonna de le suivre, et nous nous rendîmes tous au pré de Saint- Jérôme. Nous enlevâmes don Mathias qui respiroit encore, mais qui mourut trois heures après qu'on l'eut transporté chez lui. Ainsi périt le seigneur don Mathias de Silva, pour s'être avisé do lire mal à propos des billets doux supposés.

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