‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 106 sur 296 · LIV. Y, THAP, t · texte numérisé non relu

LIV. Y, THAP, t

Nous Dous arrêtâmes dans une hôtellerie du faubourg, où mon camarade tira de son bissac un habit dont il ne fut pas sitôt revêtu, que nous allâmes faire un tour dans la ville pour reconnaître le teiTain, et voir s'il ne s'offrirait point quelque occasion de travailler. Nous considérions fort attentivement tous les objets qui se présentaient à nos regai^ds. Nojis ressemblions, comme aurait dit Homère, à deux milans qui cherchent des ^eui. dans la campagne des oiseaux dont ils puissent faire leur proie. Nous attendions enfin que le hasard nous fournît quelque sujet d'employer notre industrie , lors^ que nous aperçûmes dans la rue un cavalier à cheveux gris^ qui avait Tépée à la main, et qui se battait contre trois hommes qui le poussaient vigoureusement. Linégalité de ce combat me choqua, et, conune je suis naturellement ferrailleur, je volai au secours du vieillard. Morales, pour me montrer que je ne m'étais point associé avec im lâche, suiyit mon exemple. Nous chargeâmes les trois ennemis du cavalier, et nous les obligeâmes à prendre la fuite.

Après leur retraite, le vieillard se répandit en discours reconnaissants. Nous sommes ravis, lui dis-je, de nous être trouvés ici si. à propos pour vous secourir; mais que nous sachions du moins à qui nous avons eu le bonheur de rendre service, et dites-nous, de grâce, pourquoi ces trois hommes voulaient vous assassiner. Messieurs, nous répondit-il,. je vous aiirop d'obligation pour refuser de satisfaire votre curiosité. Je m'appelle Jérôme de Moyadas *, et je vis de mon bien dans cette ville. L'un de ces assassins dont vous m'avez délivré est un amant de ma fille. Il me la fit demander en mariage ce$. jours passés; et, comme il ne put jobtenir mon aveu, il viçnt de me Caire mettre Tépée à la main pour s'en venger. É( peut-on, repris- je, vous demander encore pour quelles raisons vous n'avez point accordé votre fille à ce cavalier?- Je. vais vous l'apprendre , me dit-il. J'avais un frère marchand dans cette ville; il se nommait Augustin. Il y a deux mois qu'il était à Calatrava, logé chez Juan Vêlez de la Membrilla ?, son correspondant. Ils étaient tous deux amis intimes; et mon frère, pour foitilier encove ^avantage leur amitié, promit

■ De Moyadas f des mouillures.

* Delà Membrilla, dn coîng tendre.

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Florentine, ma fille unîc[ae, au fils de son correspondant, ne doutant point qu'il n'eût assez de crédit sur moi pour m'obliger à dégager sa promesse. Comme en effet, mon fipère, étant de retom- à Mérida, ne m'eut pas plutôt parlé de ce mariage, que j'y consentis pour l'amour de lui. Il envoya le portraH de Florentine à Calatrava ; mais, hélas ! il n'a pas eu la satisfaÉiion, d'achever son ouvrage : il est mort depuis trois Semaines. En mourant, il me conjura de ne disposer de ma fille qu'en faveur dU fils de son correspondant. Je le lui ptwnis, et voilà pourquoi j'ai refusé Florentine au cavalier qui vient de m'attaquet*, quoique ce soit un parti fdrt avantageux. H suis esclave de ma parole, et j'attends à tout moment le fils de luan Vêlez de la MenibrHla pour en faire mon gendre, bien que je ne l'aie jamais vu, non plus que son père, le vous demande patdon, continua léi^ôme de Moyadas^ si je yôtis fais cette narration; mais vous l'avez exigée de moi.

J'écoutai ce rédt avec beaucoup d'attention; et m'an-êtant à une supercherie qui me Vint tout à coup dans l'esprit *, j 'affectai un grand étonficment ; je levai les yeux au ciel. Ensuite, me tournant vera le vieillard, je lui dis d'un ton pathétique : Ah! seigneur de Moyàdas, est-U (Possible qu'en arrivant à Mérida, je sois asséi heureux pour sauver la vie à mon beaupère? Ces paroles causèrent une étrange surprise au vieux bourgeois, et n'étonnètènt pas moins Morales, qui me fit connaître par É3L contenance que je lui paraissais un grand fripon. Que m'apprenez-vous? me répondit le vieillard. Quoi! vous seriez le fils du correspondant de mon frère? Oui, seigDduT Jérôme de Moyadas, hii répliquai-je en payant d'auâaiôb et en ltd jetant les bras au cou,| je suis le fottuné mortel à qui l'adorable Florentine est destinée. Mais, avant que je TOUS témoigne la joie que j'ai d'entrer dans votre fatnille, permettez que je répande dans votre sein les larmes que renouvelle ici le souvenir de votre frère Augustin. Je serais Je pitfS ingi'at de tous lès hommes, si je n*étais vivement touché de la mort d'une personne à qui je dois le bonheur de ma

' Ici Le Sage Ta reprendre le eanevas d'une partie de sa charmante comédie de Critpin rival de son Mattrtf jouée avec tant de succès en 1707, et qui est toujours applaudie; mais il saura y ajouter de nouveaux développements, de manière à n'avoir pas Tair de se recopier lui-même. On va voir sop récit renchérir sur sa pièce.

vie. En achevant ces niots, j'tîmbrassai encore lô boQhoaime Jérôme^ et je passai ensuite la main sur mes yeux^ comme pour essuyer mes pleurs. Morales, qui comprit tout d'un coup Tavantage que nous pouvions tirpr d'une pareille tromperie, ne manqua pas de me seconder. Il voulut passer pour mcm valet^ et il se niit à renchérir sur le regret qu.e je marquf^s de la mort du seigneur Augustin. Monsieur Jérôme, s'écriat-îl, qudle perte vous avez faite en perdant votre frère! C'était un si honnête homme, le phénix du coo^iperoe, un marr cband désintéressé, un marchand de bqque foi, un marchand cpmme on n'en voit point.

N6us ayions affaire à un homme simple et crédule ; bien loia d'avoir quelque soupçon de notre fourberie , il s'y prêta de lui-même. Eh ! pom'quoi, me dit-il, n'êt^s-vqus pas venu tout droit chez moi? Il ne fallait point all^r. loger dans une hôtellerie. Dans les termes où nous en spmma9> on m doit point faire de foçons. Monsi^m*, lui dit Morales en pr^oant la parole pour moi, mon maître est un peu cérémonieux; il ^ ce défaut-là; il me permettra de le lui reprocher. Ce n'est pas, ajouta-t-il, qu'il ne soit excusal^^ ^n qu^qu^ manière de n'avoir pas voulu paraître dev£Uit vous eu Tétat où il ^st. Nous avons été volés sur la route; on nous a pris toutes nos h^des. Ce garçon, intenompis-je, vpus dit la vérité, seigneur de Moyadas. Ce malheur a été cause que je ue suis point allé descendre chez vous. Je n'osais me présenter sous cet hahit aux yeux d'une maîtresse qui ne m'a point encore vu, et j'attendais pour cela le retour d'un valet que j'ai envoyé à: Calatrava. Cet accident, reprit le vieillard, ne devait point vous empêcher de venir demeurer dans ma maison, et je prér tends que vous y preniez tout à l'heure un logement.

En parlant de cette sorte, il m'emmena chez lui; mais avant que d'y arriver, non? nous entretînmes du prétendu vol qu'on m'avait fait, et je témoignai que pion {dus grand chagrin était d'avoir perdu, avec mes ^ard^s, \e pqrtia^t de Florentine. Le bourgeois, là-dessus, me dit en riant qu'il fallait me consoler de cette perte, et que l'original valait mieui; que la copie. En effet, dès que nous fûmes dans sa maison, il appela sa ûlle^ qui n'ava|t pas plus de seize ans, et qui pouvait passer pour une personne accomplie : Vous voye? , ine

dit-il, la dame que feu mou frère vous a promise. Ah! seigneur, ra'écriai-je d'un air passionné, il n*esi pas besoin de me dire que c'est l'aimable Florentine qui s'offre à mes yeux : ces traits charmants sont gravés dans ma mémoire, et encore plus dans mon cœur. Si le portrait que j'ai perdu, et qui n'était qu'une faible ébauche de tant d'attraits, a pu m'embraser de mille feux, jugez quels transports doivent m'àgiter en ce moment! Ce discours est trop flatteur, me dit Florentine, et je ne suis point assez vaine pour m'imaginer que je le justifie. Continuez vos compliments, interrompit alors le père. En même temps il me laissa seul avec sa fille , et prenant Moulés en particulier ! Mon ami, lui dit-il, les voleurs vous ont donc emporté toutes vos bardes, et sans doute votre argent, car ils commencent toujours par là? Oui, monsieur, répondit mon camarade; une nombreuse troupe de bandits est venue fondre sur nous auprès de Castil-Blazo; ils ne nous cmt laissé que les habits que nous avons sur le corps; msds nous recevrons incessamment des lettres de change, et nous allons nous remettre sur pied.

En attendant vos lettres de change, répliqua le vieillard en tirant de sa poche une bourse, voici cent pistoles dont vous pouvez disposer. Oh ! monsieur, s'écria Morales, mon maître ne voudra point les accepter. Vous ne le connaissez pas. Tudieu ! c'est un homme délicat sur cette matière. Ce n'est point un de ces enfants de famille qui sont prêts à prendre de toutes naains. 11 n'aime pas à s'endetter, tout jeune qu'il est. 11 demanderait plutôt l'aumône que d'emprunter un maravédis. Tant mieux, dit le bourgeois, je l'en estime davantage. Je ne puis souffrir que l'on contracte des dettes. Je pardonne cela aux personnes de qualité, parce que c'est une chose dont elles sont en possession. Je ne veux pas, ajouta-t-il, contraindre ton maîti^e; et, si c'est lui faire de la peine que de lui offrii* de l'argent, il n'en faut plus parler. En disant ces paroles, il voulut remettre la bourse dans sa poche; mais mon compagnon lui retint le bras. Attendez, seigneur de Moyadas, lui dit-il : quelque aversion que mon maître ait pour les emprunts, je ne désespère pas de lui faire agréer vos cent pistoles. Û n'y a que manière de s'y prendre avec lui. Après tout,<!e n'est que des étrangers qu'il n'aime point à emprun-

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