‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 11 sur 296 · LIVRE I^ CHAP. U · texte numérisé non relu

LIVRE I^ CHAP. U

plus pensé à cela qu'aux périls que je pouvais eourir en chemin. Ainsi^ pour réparer sa faute, je résolus, si j'avais le bonheur d'artiver à Pegnaflorj d'y vendre ma mule, et de prendre la voie du mtdeti^ pour aUer à Astorga, d'où je me r^<iraîs à Salaman^ue par là môme voiture. Quoique je ne fusse jamais sorti d'Ovi^o, je n'ignorais pas le nom des villas par ob je devais passer; je m'en étais fait instruire avant mon départ.

J'arrivai heureusement à Pegnaflor : je m'arrêtai à la porte d'une hôtellerie d'assea bcH^ne apparence. Je n'eus p^ mis pied à terre, que l'hôte vint me recevoir fort civilement. 11 détacha hû-mème ma vahse, la chargea sur se» épaules, et me conduisit à une chambre, pendant qu'un de ses valets menait ma tnule à l'écurie. Cet hôte, le plus grand babillard des Asturies, et aussi prompt à conter sans nécessité ses propres afiEaires que curieux de savoir ceUes d'aufrui, m'apprit qifil se noinmait André Goreuelo; qu'il avait servi longtemps dans les armées du roi en qualité de sergent, et que^ depuis c^àote ndoisr, il avait quitté le service poi^ épouser une fille de GtstrOpol, qui, bien que tant soit peu basanée, ne laissait pas de faire valoir le bouchon. Il me dit encore une infinité d'autres choses que je me serais fort bien passé d'entendre. Après cette confidence, se croyadt eu droit de tout exiger de moi, il me demanda d'oh je venais, où j'allais, et qui j'étais. A quoi il me fallut répondre article par article, parce qu'il accompagnait d'une profonde révérence chaque question qu'il me faisait, en me priant d'un air si respectueux d'excuser sa curiosité, que je ne pouvais me défendre de la satisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien avec lui, et me d(»ma lieu de parler du dessein et des raisons que j^avais de me défaire de ma mide> pour prendre la voie du muletier; ce qu'il approuva fort, non succinctement, car il me reiptés&aiA là-dessus ioua les accidents fâcheux qui pouvaient m'amver sur la routef il me rs^porta même plusieurs histoires sinistres de voyageurs» Je croyais qu'il ne finirait point. Il ôitàl pourtant, en disant que, si je voulais vendre ma mule, il connaissait un honnête maquignon qui l'achèterait. Je lui tânoignai qu^il me ferait plaisir de l'envoyer chercher : il y alla sur-le-diamp lui-même s^vec empressement*

Il revint bientôt accompagné de son homme^ qu'il me présenta^ et dont il loua fort la probité. Nous entrâmes tous trois dans la cour, ch. Ton amena ma mule. On la fit passer et repasser devant le maquignon, qui se mit à l'examiner depuis les pieds jusqu'à la tète. Il ne manqua pas d'en dire beaucoup de mal. J'avoue qu'on n'en pouvait dire beaucoup de bien : mais, quand c'aurait été la mule du pape, il y aurait trouvé à redire. 11 assurait donc qu'elle avait tous les défauts du monde; et, pour mieux me le persuader, il en attestait Fhôfe, qui sans doute avait ses raisons pour en convenir. Eh bien ! me dit froidement le maquignon, combien prétendez-vous vendre ce vilahi animal-là? Après l'éloge qu'il en avait fait, et Fattestation du seigneur Corcuelo, que je croyais homme sincère et bon connaisseur, j'aurais donné ma mule pour rien : c'est pourquoi je dis au marchand que je m'en rapportais à 8â bonne foi; qu'il n'avait qu'à priser la béte en conscience, et que je m'en tiendrais à la prisée. Alors, faisant l'homme d'honneur, il me répondit qu'en intéressant sa conscience je le prenais par son faible. Ce n'était pas effectivement par son fort; car, au lieu de faire monter l'estimation à dix ou douze pistoles, comme mon oncle, il n'eut pas honte de la fixer à trois ducats, que je reçus avec autant de joie que si j'eusse gagné à ce marché-là.

Après m'être si avantageusement défait de ma mule, l'hôte me mena chez un muletier qui devait parth* le lendemain pour Astorga. Ce muletier me dit qu'il partirait avant le jour, et qu'il aurait soin de me venir réveiller. Nous convînmes de prix, tant pour le louage d'une mule que pour ma nourriture; et quand tout fut réglé entre nous, je m'en retournai vers l'hôtellerie avec Corcuelo, qui, chemin faisant, se mit à me raconter l'histoire de ce muletier. 11 m'apprit tout ce qu'on en disait dans la ville. Enfin il allait de nouveau m'étourdir de son babil importun, si par bonheur un homme assez bien fait ne fût venu l'interrcmipre en l'abordant avec beaucoup de civilité. Je les laissai ensemble, et continuai mon che^ min, sans soupçonner que j'eusse la moindre part à leur entretien.

Je demandai à souper dès que je fus dans l'hôtellerie. C'était un jour maigre ; on m'accommoda des œufs. Pendant qu'on

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