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me les apprêtait ^ je liai conyersation avec Thôtesse^ que je n'avais point encore vue. Elle me parut assez jolie; et je trouvai ses allures si vives , que j'aurais bien jugé , quand son mari ne me Taurait pas dit^ que ce cabaret devait être fort achalandé. Lorsque l'omelette qif on me faisait fut en état de m'étre servie, je m'assis tout seul à une table. Je n'avais pas encore mangé le premier morceau, que l'hôte entra, suivi de rhomme qui l'avait arrêté dans la rue. Ce cavalier portait une longue rapière, et pouvait bien avoir trente ans. Il s'approcha de moi d'un air empressé. Seigneur écolier, me dit-il, je viens d'apprendre que vous êtes le seigneur Gil Bias de SantiHane, l'ornement d'Oviédo et le flambeau de la philosophie. Est-il bien possible que vous soyez ce savantissime, ce bel esprit dont la réputation est si grande en' ce pays-ci? Vous ne savez pas, continua-t-il en s'adressant à l'hôte et à l'hôtesse, vous ne savez pas ce que vous possédez; vous avez un trésor dans votre maison : vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveUle du monde. Puis , se tournant de mon côté et me jetant les bras au cou : Excusez mes transports, ajouta-t-il; je ne suis point maître de la joie que votre présence me cause.
Je ne pus lui répondre sur-le-champ, parce qu'il me tenait si serré, que je n'avais pas la respiration libre, et ce ne fut qu'apHs que j'eus la tête dégagée de l'embrassade que je lui dis : Seigneur cavalier, je ne croyais pas mon nom connu à Pegnaflor. Gomment, connu ! reprit-il sur lé même ton; nous tenons registre de tous les grands personnages qui sont à vingt lieues à La ronde. Vous passez ici pour un prodige ; et je ne doute pas que l'Espagne ne se trouve un jour aussi vaine de vous avoir produit , que la Grèce d'avoir vu naître ses sages. Ces paroles furent suivies d'une nouvelle accolade, qu'il me fallut encore essuyer, au hasard d'avoir le sort d'Antée ^. Pour peu que j'eusse eu d'expérience, je n'aurais pas été la dupe de ses démonstrations ni de ses hyperboles; j'aïuais bien connu, à ses flatteries outrées, que c^était un de ces parasites que l'on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu'un étranger arrive, s'introduisent auprès de lui pour remplir leur ventre
* Fib de la Terre. U repreoail tes forces en la loudiant. Hercole ne p«l le vaUtcre ^*eft rtftoOtot M Valr.
iO GIL BLAS.
i ses dépens; mais ma jeunesse et ma Vanité m'en firent ju-* ger tout autrement. Mon admirateur me parut Un fort hon-> nête honmie» et je Tinvital à souper avec moi. Âh! trèik volontiers ) 8*ëcria-t-il; je sais trop bon gté à inon étoile de m'avoir fait rencontrer Tillustre Gil Blaâ de Santillatie> pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus longtemps que je pourrai. Je n'ai pas grand appétit, poUrsuivit-il ; je vus me mettre à table pour vous tenir compagnie seulement^ et jô mangerai quelques morceaux par oomplaisance*
En parlant ainsi » mon pan^yriste s'assit yis-à'^yis de inoi. On lui apporta uq couvert. Il se jeta d'abord sur l'omdette avec tant d'atidité» qu*il semblait n'avmr mangé dé trois jours. A Tair complaisant dont il s'y prenait^ je vis bieh qu'dle sô^ rait l^entôt expédiée. J'en ordonnai une seconde, qui fui faite si promptement, qu'on noUs la servit oconme nous acherions^ ou plutôt comme il acheyait de manger la prraniere» U y pro^i cédait pourtant d'une vitesse toujours égàle> et ttouvait tnoyen^ sans perdre un Coup de dent, de me donner louanges sur louanges; ce qui me rendait fort Content de ma petite personne. U buvait aussi fort soutent; tantôt c'était à ma santé^ et tantôt à celle de mon père et de ma mère , dont il ne pouvait assez vanter le bonheur d'avoir un fils tel que moi*, fin même temps il versait du vin dans mon verre, et m'excitait à lui faire raison. Je ne répondais point mal aux santés qu'il mè portait; ce qui, avec ses flatteries^ me mit insensiblement àê si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette à moitié mangée > je demandai à Thôte s'il n'avait pas de poisson à nous donner. Le seigneiu* Corcuelo^ qui, ëelon toutes les apparences, s'entendait avec le parasite^ me répondit : J'ai une truite excellente; mais elle coûtera cher à ceux qui la man-*' gercHit: c'est un morceau trop friand pour voiieSi Qu^âppelezvous trop friand ? dit alors mon flatteur d'un ton de Vôlt élevé : vous n'y pensez pas, mon ami : apprenez que vous tî^ktét rien de trop bon pour le seigneur Gil Bias de SantiUanê, qui mé"* rite d'être traité comme un prince.
Je fus bien aise qii'il eût relevé les dernières palliés de l'hôte, et il ne fit en cela que me prévenir^ Je ttfèn sentais offensé, et je dis fièrement à Corcuelo : Apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. L'hôte, qui ne
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ëemanâait pas mkux^ ne imt à Tapprôter^ et ne tarda guèra à nous la serdr. À la yob de œ nouveau plat» je vis briller ime grande jpie dans les yeux du pigraaite qui ât paraître use nouvelle complaisance, c'eat-à-rdire qu'il donna aur le poisson comme il avait donné fur les ceufs^ Il fi^t pourtant obligé de se rendre^ de peur d'accident; car il en avait jusqu'à la gorge. Enfin, aprèç avoir bu et mange tout son soûl, il voulut finir la comédie. Seigneur Gil Bias, me dit-il en se levant d« taUe, je suis tvop co^tept fte, li^ bonne cbère que vous m'ave« faite poarvoua quitter mi9 youD donner ua avis important dont vous jm paraissez avoir besoin. Soye^ désormais en garde oontre les louangeç, défiez-v(Mis des gens qua vous na oonuaitres poiat« Vous en pourres rencontrer 4'autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité» et peut-être poussa tes choses encore plus loin : n'en soyeit pcônt la dupe, et ne vous croyes point, sur leur parole, la huitième merveille du mcoide. En achevant ces mot?, il «le rit au nez, et s'en alla.
Je ûis aussi sensible à cette baie que je l'ai ét4 dans la suite aux plus grandes disgrâces qui me sont arriva fe ne ppiH; vaia me consoler de m'ôtre laissé tromptsr si grossièvemeut^ ou, pour mkux dire, (te sentir mon orgudl humilié» Eh quoi! dis-je, Ifi traître s'est donc joué de moi? Il n'a tantôt ^rdé mon hôte que pour lui tirer les vers du nez, ou plutôt, ils étaient d'intelligence tous deu?. Ahl pauvre Gil Bias, meiurs de honte d'avoir d(»mé à ces âripcms un juste siyet de te tour»-, ner en ridicule. Us vont composer de tout ceci une belle hisr toire qui pourra bien aliter jusqu'à Oviédo, et qui t'y fera beaucoup d'honneur^ Tes parentç se repentiront sans douta d'avoir tant harangué un sot :k)in dem'exhortfir à netrompor personne, ils devaient me recommander de ne me pas laisser duper. Agité de ces penséea mortifiantes, enflammé de dépit, je m'enfermai dans ma chambre et me mis au lit; mais je ne pus dormir, et je n-avais pas enc(H« fermé l'oeil, lorsque le muletier me viqt avertir qu'il n'attendait plus que n^i pour partir. Je me levai aussitôt; et, pendant que je m'habillais, Corcuelo arriva avec un mémoire de la dépense, dans lequdi la truite n'était pas oubliée; et non^^ulement il m'en fallut passer par où il voulut, mais j'eus encore le chagrin, en I114
livrant mon argent, de m'apercevoir que le bourreau se ressouvenait de mon aventure. Après avoir bien payé un souper dont J*avais fait si désagréablement la digestion, je me rendis chei le muletier avec ma valise, en d(Hmant à tous les diables le parasite, Thôte et l'hôtellerie.
CHÀF. m. — Dt ta iMUtion qii*wlie Muletier tu la route; qvelleea Ait tanite, H owMHMti OU BIm tombe dans Cbarybde M Tootant éviter ScyUa.
Je ne me trouvai pas seul avec le muletier; il y avait deux enfuis de (kmille de Pegnaflor, un petit chantre de Mondo* gnedo, qui courait le pays, et un jeune bourgeois d'Astorga, qui s^«ii rctmuviâit chet lui avec une jeune personne qu'U v^iMùt d'<^pou9er à Veroo. Nous fîmes tous connaissance en |»iMi de temps, et chacun eut bientôt dit d*où il venait et où Il allait* La nouvelle mariée, quoique jeune, était si noire et «i piHi piquante, que je ne prenais pas grand plaisir à la regtirder : cependant sa jeunesse et son embonpoint donnèrent dans la vue du muletier, qui résolut de faire une tentative pour obtenir ses bonnes grâces. 11 passa la journée à méditer œ beau dessein, et il en remit rexécution à la dernière coudiée. Ce fut à Gacabelos. Il nous fit descendre à la première hôtellerie en entrant. Cette maison était plus dans la campagne que dans le bourg, et il en connaissait Thôte pour un honune discret et complaisant. Il eut soin de nous faire conduh*e dans une chambre écartée, où il nous laissa souper tranquillemeut ; mais, sur la fin du repas, nous le vîmes entrer d'un air furieux • Par la mort! s'écria-t-il, on m'a volé. J'avais, dans un sac de cuir, cent pistoles; il faut que je les retrouve. Je vais chez le juge du bourg, qui n'entend pas raillerie là-dessus, et vous dlez tous avoir la question, jusqu'à ce que vous ayez confessé le crime et rendu l'argent. En disant cela d'un air fort naturel, il sortit, et nous demeurâmes dans un extrême étonnement.
Il ne nous vint pas dans l'esprit que ce pouvait être une feinte, parce que nous ne nous connaissions point assez pour pouvoii* répondre les uns des autres. Je dirai plus, je soupçonnai le petit chantre d'avoir fait le coup, comme il eut peutêtre de moi la même pensée. D'ailleurs, nous étions tous de jeunes sots. Nous ne savions pas quelles foi*malités s'observent
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en pareil cas : nous crûmes de bonne foi qu'on commencerait par nous mettre à la gêne. Ainsi, cédant à notre frayem^ nous sortîmes de la chambre fort brusquement. Les uns gagnent la nie^ les autres le jai^din; chacun chei^cfaie son salut dans la fuite; et le jeune bourgeois d'Astorga, aussi troublé <jue nous de l'idée de la question , se sauva comme un autie Ende, sans s'embarrasser de sa femme. Alors le muletier^ à ce que j'appris dans la suite, plus incontinent que ses mulets, ravi de voir que son stratagème produisait l'effet qu'il en avait attendu, alla vanter cette ruse ingénieuse à la bourgeoise, et tâcher de profiter de l'occasion ; mais cette Luerèoe des Attories, à qui la mauvaise mine de son tentateur prêtait de nouvelles forces, fit une vigoureuse résistance et poussa de grands cris. La patrouille, qui par hasard en ce moment se trouva près de l'hôtellerie, qu'elle connaissait pour un lieu digne de son attention, y entra, et demanda la cause de ces cris. L'hôte, qui chantait dans sa cuisine et feignait de ne rien entendre, fiit obligé de omduire le commandant et ses archers à la chambre de la personne qui criait. Ils arrivèrent bien à propos : TAsturienne n'en pouvait plus. Le commandant, homme grossier et brutal, ne vit pas plutôt de quoi il s'agissait, qu'il donna cinq ou six coups du bois de sa hallebarde à l'amoureux muletier, en l'apostrophant dans des termes dont la pudeur n'était guèi*e moins blessée que de l'action même qui les lui suggérait. Ce ne fut pas tout : il se saisit du coupable, et le mena devant le juge avec Taccusatrice, qui, malgré le désordre où elle était, voulut aller elle-même demander justice de cet attentat. Le juge l'écouta, et, l'ayant attentivement considérée, jugea que l'accusé était indigne de pardon. Il le fit dépouiller sur-le-<^hamp et fustiger en sa présence; puis il ordonna que le lendemain, si le mari de l'Asturienne ne paraissait point, deux archers, aux frais et dépens du délinquant, escorteraient la complaignante jusqu'à la ville d'Astorga.
Pour moi, plus épouvanté peut-être que tous les autres, je gagnai la campagne ; je traversai je ne sais combien de champs et de bruyères, et, sautant tous les fossés que je trouvai sur mon passage, j'arrivai enfin auprès d'une forêt. J'allais m'y jeter et me cacher dans le plus épais bailler, lorsque deux hommes à cheval s'offrirent tout à coup au-devant de mes
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pas. Hs crièrent : Qui va là? et comme ma surprise ne me permit pas de répondre sur-ie-champ, ils s'approchèrent de mcti ; et, me mettant chacun un pistolet sur la gorge ^^ ils me sommèrent de leur apprendre qui j'étais> d'où je venais, ce que je voulais aller faire en cette forêt, et surtout de ne leur rira déguiser. A cette manière d'interroger, qui me panrt bien valoir la question dont le niùletier nous avait fait fête, je leur répondis que j'étais un jeune homme d^Oviédo qui allait à 8alamanque : je leur contai même Falarme qu*on voiait de nous donner, ^t j'avouai que la crainte d'être appliqué à la torture m^avaft fait prendi*e la ûiite. Us firent un édat de rire à ce discours qui marquait ma simplieitë; et l'un des deux me dit : Rassure-toi, mon ami; vi^s avec nous, et ne lerains rien; nous allons te mettre en sûreté. A ces mots^ il me fit monter en croupe sur son cheval, et nous nous enfonçâmes dans la forêt*
Je ne savais ce que je devais penser de cette rencontre; je n'en augurais cependant rien de sinistre. Si ces gens-d, disais-je en moi-même, étaient des voleurs, ils m'auraient volé et peut-être assassiné. H faut ^e ce soient de bons gentilshommes de ce pays-d, qui, me voyant ^rayë, ont pitié de moi et m'emmènent chez eux par charité. Je ne fu» pas longtemps dans Hnceriitude. Api^s quelques détours que nous fîmes dans un grand silence, nous nous trouvâmes au pied d'une colline, où nous descencMmes de cheval. C'est id que nous demeurons^ me dit un des cavaliers. J'avais beau regarder de tous xêtés, je n'apercevais ni maison ni cabane, pas la moindre apparence d'habitation. Cependant ces deux hommes levèrent une grande trappe de bois, couvierie de broussailles, qui cachait l'entrée d'une longue aUée en pente et souterraine, où les chevaux se jetèrent d'eux-mêmes^ comme des animaux qui y étaient accoutumés. Les cavaliers m'y tirent entrer avec eux ; puis, baissant la trappe avec des «ordes qui y étaient attachées pour cet effet, voilà le digne neveu de mon oncle Perez pris comme un rat dans une ratière.
CBAP. IV. — Description du lomt^rrain, et qutllei cbotef y vit GU Blff«
Je connus alors avec quelle sorte de gens j'étais, et l'on peut bien juger que cette connaissance m'ôta ma première