‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 110 sur 296 · LIVRE V^ CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V^ CHAP. I

furent placés dans d'autres endroits. Pour les hommes /ils songèrent moins à chercher des iits qu'à se faire apprêter un bon repas. L'hôte^ Thôtesse, et une jeune servante qu'ils avaient, ne s'y épargnèrent point. Ils firent main-basse sui\ toute la volaille de leur basse-com*. Cela joint à quelques civets de lapins et de matous, et à une copieuse soupe aux choux faite avec du mouton, il y en eut pour tout l'éqijâpage.

Nous regardions. Morales et moi, ces cavaliers, qui de temps en temps nous envisageaient aussi. Enfin nous Ûânies conversation, et nous leur dîmes que, s'ils le Toulaient bien, nous souperions avec eux. Ils nous témoignèrent que cela leur ferait plaisir. Nous voilà donc tous à table ensemble. Il y en avait \m parmi eux qui ordonnait, et pour qui les autres, quoique d'ailleurs ils en usassent assez f^unilièrement avec lui, ne laissaient pas de marquer des déférences. Il est vrai que celui-là tenait le haut bout : Û parlait d'un ton de voix élevé; il contredisait même quelquefois d'un air cavalier lés autres, qui, bien loin de lui rendre la pareille , semblaient respecter ses opinions. L'entretien tomba par hasard sur l'Andalousie; et, comme Morales s'avisa de louer Seville, Thonmie dont je viens de parler lui dit : Seigneur cavalier, vous faites l'éloge de la ville où j'ai pris naissance , ou du moins je suis né aux envû'ons, puisque le bourg de Mayrena m'a vu naître. Je vous dirai la même chose, lui répondit mon compagnon. Je suis aussi de Mayrepa, et il n'est pas possible que je ne connaisse point tos parents, moi qui connais depuis l'alcade jusqu'aux dernières pers(wines du bourg. De qui êtes-vous fils ? D^in honnête notaire, repartit le cavalier, de Martin Morales. De Martin Morales ! s'écria mon camarade avec autant de joie que de surprise; par ma foi, l'aventure est fort singulière ! Vous êtes donc mon frère aîné. Manuel Morales? Justement, dit l'autre; et vous êtes apparemment, vous, mon petit frère Luis, que je laissai au berceau quand j'abandonnai la maison paternelle ? Vous m'avez nommé, répondit mon camarade. A ces mots, ils se levèrent de table tous deux, et s'embrassèrent à plusieurs reprises. Ensuite le seigneur Manuel dit àla compc^nie : Messieui's, cet événement est tout à fait merveilleux. Le hasard veut que je rencontre et reconnaisse un frère que je n'ai pcânt vu

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depuis plus de Tingt années pour le moins : permettez que je TOUS le présente. Alors tous les ca^aliers^ qui par bienséance 9e tenaient debout, saluèrent le cadet Morales, et l'accablèrent d'embrassades. Après cela, on se ren^ à table, et l'on y âé^ fleura toute la nuit. On ne se coucha point. Les deux frères i'jiis»rent l'un auprès de l'autre, et s'entretinrent tout bas de leur famille, pendant que les autres contives buvaient et se réjouissaient.

Luis eut une longue conversation avec Manuel; et, me prenant ensuite en particulier, il me dit : Tous ces cavaliers sont des domestiques du comte de Montanos, que le roi a nommé depuis peu à la vice-royauté de Majorque. Ûâ conduisent l'équi^ page du vice-roi à Alicante, oîi ils doivent s'eftibaliquer. Mon frère, qui est devenu intendant de de seigneilr> m'a proposé de m'emmener avec lui^ et, ^ir la r^mgnànce que je lui ai tûnoignée que j'avais à vous quitter, il m'a dit que si voUs voulez être du voyage, il vous fera donner tm bon empJoi. Cher ami, poursuivit-il, je te conseille de ne pas d^aigner ce parti. Allons ensen^le à File de Màyorque. Si noua y avons dé l'agrément, nous y resterons ; et si nous ne nous y plaisons point, nous reviendrons en Espagne.

J'acceptai volontiers la pi oposition. Nous nous joignîmes, le jeune Morales et moi, aux officiers du comte, et nous partîmes avec eux de l'hôtellerie avant le lever de l'aurore. Nous nous rendîmes à grandes journées à la ville d'Alicante, où j'achetai une guitare et me fis faire lin habit fort pt^pre avant l'embarquement. Je ne pensais plus à rien qu'à l'ile de Màyorque, et Luis Morales était dans la même disposition, n semblait que nous eussions renoncé atut friponneries. Il faut dire la vérité: nous voulions passer pour honnêtes gens parmi les cavaliers avec qui nous étions, et cela tenait nos génies en respect. Enfin nous nous embarquâmes gaiement, et nous nous flattions d'être bientôt à Màyorque; mais à peine fûmes-nous hors du golfe d'Alicante, qu'il survint une bourrasque effroyable. J'aui*ais, dans cet endroit de mon récit, une occasion de vous faire une bdle description de tempête, de peindre l'air tout en feu, de faire gronder la foudre , i^fBer les vents , soulever les flots, et calera; mais, laissant à pari toutes ces fleurs de rhétorique, je vous du-alque dorage fut vident, et nous obligea de

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relâcher à la pointe de Tile de Cabrera K C'est une ile (}é* serte, où il y a un petit fort qui était alors gardé par cinq ou six soldats^ et par un offider qui nous reçutfprt honnêtement, ,

Comme il nous fallait passer là plusieurs jours à raecoo)'^ moder nos voiles et nos cordages, qous cherchâmes diverts sortes d'amusements pour éviter Tennui. Chacun siiiv^l; ses inclinations : les uns jouaient à la prime^ les autres $'amusyBûent autrement; et moi, j'allais me promener dans TUe av^c ceux de nos cavaliers qui aimaient la promenade : c'ét^ut l4 mon plaisir. Nous sautions de rocher en roch^ ; C9X 1^ torrfiid est inégal, pleiji de pierres partout^ et Ton y voit fbr( pçu i^ terre. Ua jour, tandis que nous considérions ces Ueu^ secs el arides, et que nous admirions le caprice de la natufe qui so montre Déconde et stérile où il lui plaît, notre odorat lUt msî tout à coup d'une senteur agréable. Nou^ qous ipi|mâp)ef aMssifôt du<:ôté de l'orient, d'pù venait /cette odeur; et i^m» aperçûmes avec étonpement entre des rochers un graud von4 de verdure de chèvrefeuilles plus beaux et plu9 oclorantçqiie. ceux mêmes qui croissent dans l'Andalousie, Jtfpus pou^ apprqr châmes volontiers de ces arbrisseaux charpwits qui parfu^ maient l'air aux environs, et il se \vq\visl qvr'Us bordaient l'entrée d'une caverne très-profonde. Cette çaverao ét^t lai:ge et p^^ sombre; nous descendîmes au fond en tourimnt, par desdegro^ de pierre dont les extrémités étaient parées de lleurs, et yj^ formaient naturellement un escalier en lin^açon. Lorsque noun jQiîmesen bas, nous vîmes serpenter sur up s^le pim jaip^e que l'or phiâeurs petits ruisseaux qui tiraient leur source dea gouttes d'eau que les rochers distillaiept ^ns cesse eu dedaos» et qui se perdaient sous la terre. Vesflx nou^ p^uiit ^ belles que nous en voulûmes boire; et nous la trouvâmes si fraîche^ que nous résolûmes de revenir le jour suivant dans cet endroit, et d'y apporter quelques , bputeiUes de vin, porsi^adé9 qu'on ne les boirait point là sans plaisir.

Nous ne quittâmes qu'à regret un lietu si agréable]^ et^ l(H*sque nous fûmes de retour au fort, nous ne manquân^^ pas de vanter à nos camarades une ^1 belle découverte : Qiais le commandant ile la forteresse nous dit qu'il nous avertissait

* Cabrera oh Caprartaf \W ^e$.Çhèvr€«9 dans la NédHerranëe,

3iî GIL BLAS.

ell' ami de fie plus aller à la caverne dont nous ëtions M char-* mes. Eb! pourquoi cela? lui dis-je; y a-t-il quelque chose à ci'aindi'c? Sans doute ^ me répondit-il. Les corsaires d'Alger et de Tripoli descendent quelquefois dans cette île, et viennent faire provision d'eau à cette fontaine. Us y sui'prirent un jour deux soldats de ma gaiiiison, qu'ils tirent esclaves. L'officier eut beau parler d'un air très-sérieux, il ne put nous persuader. Nous crûmes qu*il plaisantait, et dès le lendemain je retoumai à la caverne avec trois cavaliers de Téquipage^ Nous y allâmes même sans armes à feu, pour faire voir qxfe nous n'appréhendions rien. Le jeune Morales ne voulut point être de la paiiie; il aima mieux, aussi bien que son frère, demeurer à jouer dans le fort.

Nous descendîmes au fond dé l'antre comme le jour précédent, et nous fîmes rafraîchir dans les misseaux quelques bouteilles de vin que nous avions apportées. Pendant que nous les buvions délicieusement, en jouant dé la guitare et en nous entrelenaut avec gaieté, nous vîmes paraître au haut de la caverne plusieui's hommes qui avaient des moustaches épaisses , ^es turbans et des habits à la turque. Nous nous imaginâmes que c*était une partie de Téquipage et le commandant du fort, qui s'étaient ainsi déguisés pour nous faii*e peur. Prévenus de cette pensée, nous nous mîmes à rire, et nous en laissâmes descendre jusqu'à dix sans songer à notre défense. Nous fûmes bientôt tristement désabusés, et nous connûmes que c'était un coi'sah'e qui venait avec ses gens nous enlever. Rendez-vous , chiens, nous cria-t-il en langue castillane, ou bien vous allez lous mourir! En même temps les hommes qui l'accompagnaient nous couchèrent en joue avec des carabines qu'ils portaient; et nous aurions essuyé une belle décharge, si nous eussions fait la moindre résistance ; mais nous fûmes assez sages pour n'en faire aucune. Nous préférâmes l'esclavage à la mort : nous donnâmes nos épées au pirate. Il nous fit charger de chaînes, et conduire à* son vaisseau, qui n'était pas loin de là; puis, mettant à la voile, il cingla vei-s Alger.

C*est de cette manière que nous fûmes justement punis d'avoir négligé l'avertissement de l'officier de la garnison. La première chose que fit le corsaire fut de nous fouiller et

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