LIVRE y y CHAI
de pi'cndrc ce que nous avions d'ai^ent. La bonne captui'e pour lui ! Les deux cents pistoles des bourgeois de Plasencia^ les cent que Morales avait reçues de Jérôme de Moyadas , «t dont par malheur j*étais chai*gé^ tout cela me fut raflé sans miséricorde. Mes compagnons avaient aussi la bourse bien garnie; enûn c'était un excellent coup de ûlet. Le pirate en pai'aissait tout réjoui; et le bomreau ne se contentait pas de nous enlever nos espèces, il nous insultait par des railleries que nous sentions beaucoup moins que la nécessité de les soufifnr. Après n^ille plaisanteries, et pour se moquer de nous d'une autre -façon, il se fit apporter les bouteilles de vin que nous avions fait rafraîchir à la fontaine, et que ses gens avaient eu soin d'emporter. 11 se mit à les vider avec eux, et à boire à notre santé par dérision.
Pendant ce temps-là , mes camarades avaient une contenance qui i*endait témoignage de ce qui se passait en eux. Ils étaient d'autant plus modifiés de leur esclavage, qu'ils s'étaient fait une idée plus douce d'aÙer dans Tile de Mayoi^que, où ils avaient compté qu'ils mèneraient une vie délicieuse. Pour moi, j'eus la fermeté de prendre mon parti, et, moins consterné que les autres, je liai conversation avec le railleur; j'entrai même de bonne grâce dans ses plaisante* ries; ce qui lui pldt. Jeune homme, me dit-O, j'aime le caractère de ton esprît; et dans le fond, au lieu de gémir et de soupirer, il vaut mieux s'armer de patience et s'accommoder au temps. Joue-nous un petit air, continua-t-11 , en voyant que je portais une guitare : voyons ce que tu sais faii*e. Je lui obéis dès qu'il m'eut fait délier les bras, et je commençai à jouer de la guitare d*une manière qui m'attira ses applau* dissements. 11 est vrai que je jouais assez bien de cet instrument. Je chantai aussi, et l'on ne fut pas moins satisfait de ma voix. Tous les Turcs qui étaient dans le vaisseau témoignèrent par des gestes admiratifs le plaisir qu'ils avaient eu à m'entendre; ce qui me fit juger qu'^ matière de musique ils n'étaient pas sans goût. Le pirate me dit à l'oreille que je ne serais pas un esclave malheiu*eux, et qu'avec mes talents je pouvais compter sur un emploi qui rendrait ma captivité ti'ès-suppoi'table. ■ , '
Je sentis quelque joie à ces paroles; mais, toutes flatteuses
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qu'elles étaient^ je ne laissais pas d'avoir des inquiétudes sur Foccupdtion dont le corsaire me faisait fête : j'appréhendais qu'elle ne fût pas de mon goût. Quand nous arrivAmes au port d*ATger^ nous Times un grand nombre de personnes assemblées pour nous voir; et nous n'avions pas encore détiarqué^ qu'elles poussèrent mille cris de joie. Ajoutez à cela que Vair retentissait du son confus des trompettes^ des flûtes moresques et d'autres instruments dont on se sert en ce pays-là; ce qui formait une symphonie plus bruyante qu'arable. La cause de ces réjouissùices était un faux bmlt qu'on avait répandu dans la ville. On avait ouï dire que le reniât Méhémet ^ (ainsi se nommait notre pirate) avait péri en attaquant un gros vaisseau génois; de sorte que tous ses parents et ses amis^ informés de son retour^ s'empressaient de lui en témoigner leur joie.
Nous n'eûmes pas mis pied à terre ^ qu'oh me condui^ât avec tous mes compagnons au palais du hacha Soliman •, où un écrivain chrétien, nous interrogeant chacun en particulier, nous demanda nos noms, nos âges, notre, patrie , notre réli* gion et nos talents. Alors Méhémet, me montrant au hacha, lui vanta ma voix, et lui dit qu'avec cela je jouais de la guttare à ravir. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Soliman à me choisir pour son service. Je fus donc réservé pour son sérail, où Ton me conduisit pour m'installer dàtis l'emploi qui m'était destiné. Les autres captifs furent menés dans une place publique, et vendus suivant la coutume. Ce que Méhémet m'avait prédit dans le vaisseau m'arriva : j'éprouvai un heureux sort. Je ne fus point livré aux gardes des prisons, ni employé aux ouvrages pénibles. Soliman hacha, par distinction, me fit mettre djuis un lieu particulier, avec cinq
* Méhémet est la pronoociaUon adoptée par let Turcs du nom de Mobamtned, de«t npas avons fait Mai^oinet. Ce nom vient d'un mpt arabe qui signifie lotu^ble, céUbrg^ fameux.
* Du hiuha SoUmani Usez Soléiman Pécha, Le dernier mot, particnlier à h langue torque, a ctë changé en Bâcha par les écrivains arabes, qui n'ont pas de P dans le4f langue, et ea Basta par les Grecs, qui cherchent toujours à adoucir les mots étran-r gers, et qui ne peuvent prononcer ni le J ni le CH. lis substituent constamment, à ces denx prononciations f celle du Z et de TS dure : de là les mots ée Bastai an lien de Pâchâ; Saraein, au lieu de Chéràkin^ etc. La Fonlaioe a donc eu raison d'intituler U Bassa ep le Marchand i|ne de ses fables, dont la scène est en Grèce (livre VIII, fable XTin] , puisque' c*est ainsi que parlent les Grecs.