‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 117 sur 296 · LITRE V| .CB4P. I. 3S · texte numérisé non relu

LITRE V| .CB4P. I. 3S

AHemandy gentilhonnne du duc d'Ossune, me parut un des plus empressés. Ce n'était pas um figure fort aîmaUe, mab il s'attira mon attention par un millier de pistoles qu'il avaitamassées au service de s^ maître, et qu'il prodigua pour mériter d'être sur la liste de mes amants fortunés. Ce bon siget se nommait Brutaqdorf. Tant qu'il fît de la d^nse, je le reçu5 fovorablement ; dès qu'il fut ruiné, il trouva ma porta ferméd.llÉNiprocédéluidéplult. Il vint me chercher à la comédie pendant le spectacle. J'étais derrière le théâtre. Il voulut me faire des reproches; je lui ris au nez. Û se mit en colère, et rae donna un aoufQet en franc Allemand. Je poussai un grand cri : j'interrompis l'action. Je parus sur k théâtre ; et, m'adressant au duc d'Ossune, qui ce jour-là était à la comédie avec la duchesse sa femme, je lui demandai justice des maniérée germaniques de son gentilhomme. Le duc ordonna de continuer la comédie, et dit qu'il entendrait les parties quand on aurait achevé la pièce. D'abord qu'elle fût finie, je me repré^ sentai fort émue devant le duc, et j'exposai vivemrat mes griefe. {^9ur l'Allemand, il n'employa que deia mots pour sa défense : il dit qu'au lieu de se repentir de ce qu'il avait fait, il était homme à recommence. Parties ouïes, le duc d'Ossune dit au Germain : Brutandôrf, je tous chasse de chex moi et vous défends de paraître à mes yeux, non pour avoir donné un soufflet à une comédienne, mais pour avoir manqué de respect à votre maître et à votre maîtresse, et avok osé troubler le spectacle en leur présence.

Ce jugement me demeura sur le cœur. Je conçus un dépit mortel de ce qu'on ne chassait pas l'Allemand pour m'avoir insultée. Je m'imaginais qu'une pareille offense faite à une comédienne devait être aussi sévèrement punie qu'un crime de lèse-majesté, et j'avais compté que le gentilhomme subirait vaae peine afflictive. Ce désagréable, événement me détrompa^ et me fit oonndtre que le monde ne confond pas les acteurs avec les rôles qu'ils représentent. Cela me dégoûta du thééttre; je résolus de l'abandonner, et d'aller vivre loin de Madrid. Jt choisis la ville de Valence pour le lieu de ma retraite, et je m'y rendis incognito, ayecla valeur de vingt mille ducats que j'avais tant en argent qu'en pitreries; ce qui me parut plus que «iffisant pour n'entretenir W n^ î» vm jours, piùsqat

dâB GIL BLAS.

j'avais dessein de mener une \ie retirée. Jelouai à Valence une petite maison, et pris pour mes domestiques une femme et un page à qui je n'étais pas moins inconnue qu'à toute la ville. Je me dotinai pour veuve d'un ofûcier de chez le roi, et Je dis que je venais m'établir à Valence, sur la réputation que ce séjour avait d'êlre im des plus agréables d'Espagne. Je ne voyais que très-peu de monde, et je tenais une conduite û régulière^ qu'on ne me soupçonna point d'avoir été comédienne. Malgré pourtant le soin que je prenais de me cacher, je m'attirai les regards d'un gentilhomme qui avait un château près de Patema. C'était tm cavalier assez bien lait, de trente-cinq à quarante ans, mais un noble fort endetté; ce qui n'est pas plus rare dans le royaume de Vsdence que dans beaucoup d'autres pays.

Ce seigneur Hidalgo, trouvant ma personne à son gré, voulut savoir si d'ailleurs j'étais son fait. Il découpla des grisons pour courir aux enquêtes, et il eut le plaisir d'apprendre, pai" leur rapport, qu'avec un minois peu dégoûtant, j'étais une douairière assez opulente. Là-dessus, jugeant que je lui convenais , il envoya bientôt chez moi une bonne vieille qui me dit de sa part, que, charmé de ma vertu autant que de ma beauté, il m'oflrait sa foi, et qu'il était prêt à me conduire à l'autel, si je voulais bien devenir sa femme. Je demandai trois jours pour me consulter là-dessus. Je m'informai du gentilhomme ; et le bien qu'on me dit de lui, quoiqu'on ne me celât point l'état de ses affaires, me détermina sans peine à l'épouser peu de temps après.

Don Manuel de Xerica (c'est ainsi que mon époux s'appelait) me mena d'abord à son château, qui avait un air antique dont il était fort vain. Il prétendait qu'un de ses ancêtres l'avait autrefois fait bâtir, et il concluait de là qu'il n'y avait point de maison plus ancienne en Espagne que celle de Xerica. Mais un si beau titre de noblesse allait être détruit par le temps ; le château, étayé en plusieurs endroits, menaçait ruine : quel bonheur pour don Manuel de m'avoir épousée ! La moitié de mon argent fut employée aux réparations, et le reste servit à nous mettre en état de faire une brillante figme dans le pays. Me voilà donc, pour ainsi dire, dans un nouveau monde, changée en nymphe de château, en dame de paroisse : quelle

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