LIVRE ▼, CHÀF* I
aux autres renégats , qui fout plus souffrir de maux aux esclaves chrétiens que les Turcs mêmes : tous mes captifis atten^t dalent assez patiemment qu'on les rachetât^ Je les traitais^ à la vérités si doucement^ que quelquefcHs ils me disaient qu'ili appréhendaient plus de changer de patron ^ qu'ils ne soupiraient après la liberté, quelques charmes qu'elle ait pour les per8<mnes qui sont dans l'esclavage.
Un jour, les vaisseaux du hacha revinrent avec das prises considérables. Ils amenaient plus de cent esclaves de Fun et de l'autre sexe» qu'ils avaient enlevés sur les côtes d'Espagne. Soliman n'en garda qu'un très-petit nombre, et tout le reste fut vendu. J'arrivai dans la placé où la vente s'en fttisait^ et j'achetai une ûlle espagnole de dix à douze ans. Elle pleurait à diaudes larmes et se désespérait. J'étais surpris de la voir/ à son âge, si sensible à sa captivité. Je lui dis en eastillan de Diodérer son affliction, et je l'assurai qu'elle était tombée entre les mains d'un maître qui ne manquait pas d'humanité^ quoiqu'il eût un turban* iLa petite personne , toujcuirs occu^ pée du sHJet de sa douleur , ne m'écoutAit pas; elle ne bàr sait que gémir, que se plaindre du sort>^t de tempa en temps elle s'écriait d'un air attendri : 0 ma mère ! pourquoi aimi** mes-nous séparées ? Je iu*endrais patience, si nom étiona toutes deux ensemble. En prononçant ces mots, ^e tournait sa vue vers une femme de quarante^cinq & cinquante ans> que Fou voyait à quelques pas d'elle, et qui, les yemt baissés» attendait dans un morne sUffl^ce que quelqu'un l'acbetAt. Je demandai à la jeune fille si la personne qu'elle {regardait était sa mère. Hélas! oui, seigneur, me répondit-elle; au nom de Dieu, fiaites que je ne la quitte point !. JSb biéni mon enfant, hii dis«je, si, pour vous oomolBr, il ne iaut que tous réunir l'un^ et l'autre» vous serez bientôt sa^faitOi fin même temps je m'approchai de la mère pour la nuirchander; mais je ne l'eus pas sitôt envisagée, que je reconnus, avec toute l'émo* tion que vouf pouvez penser, les traits, les propres traits de Lucinde. Juste ciel ! dis-je en moi-même, c'est ma mère, je n'en saurais douter. Pour, elle, soit qu'un vif resseptûnent de ses malheurs ne lui fit voir que ^es ennemis dans les objets qui l'environnaient, soit que mon habit me déguisât, ou bien que je fusse changé ^depuis douze années que je ne l'avais
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yue, elle pe me remit point. Après l'avoir aussi achetée, je la menai avec sa fille à ma maison.
Là je Toulus lem* donner le plaisir d'apprendre qui j'étais. Madame, dis-je à Lucinde, est-il possible que mon visage ne vous frappe point? Ma moustache et mon turban vous fontils méconnaître Raphaël votre fils ? Ma mère tressaillit à ces paroles, me considéra, me reconnut, et nous nous embrassâmes tendrement. J'embrassai ensuite sa fille, qui ne savait peut-être pas plus qu'elle eût un frère, que je savais que j'avais une sœur. Avouez, dis-je à ma mère, que dans toutes vos pièces de théâtre vous n'avez pas une reconaaissance aussi parfaite que celle-ci. Mon fils, me répondit-elle en soupirant, j'ai d'abord eu de la joie de vous revoir; mais ma joie se convertit en douleur. Dans quel état, hélas, vous retrouvé-je ! Mon esclavage me fait mille fois moins de peine que l-habiliêment odieiu:... Ah! parbleu, madame, interrompisje en riant, j'admire votre délicatesse : j'aime cela dans une comédienne. Eh! bon Dieu, ma mère, vous êtes donc bien changée, si ma métamorphose voua blesse si fort la vue. Au liçu de vous. révolter contre mon turban, regardez-moi plutôt comme un acteur qui représente sur la scène un rôle de Turc. Quoique renégat, je ne suis pas plus musulman que je l'étais en Espagne ; et dans le fond je me sens toigours attaché à ma religion. Quand vous saurez toutes les aventures qui me sont anîvées en ce pays-ci, vous m'excuserez. L'amour a fait mon crime; je sacrifie à ce dieu. Je tiens un peu de vous, je vous en avertis. Une autre raison encore, ajoutai-je, doit modérer en vous le déplaisir de me voir dans la situation où je suis. Vous vous. attendiez à n'éprouver dans Alger qu'une captivité rigoureuse, et vous trouvez dans votre patron un fils tendre, respectueux, et assez riche pour vous faire vivre ici dans l'abondance, jusqu'à ce que nous saisissions l'occasion de retourner sûrement en Espagne. Demeurez d'accord de la vérité du proverbe qui dit, qu'à quelque chose malheur est bon.
Mon fils, me dit Lucinde, puisque vous avez dessein de re^ passer un jour dans votre pays et d'y abjurer le mahométisrae, je suis toute consolée. Grâce au ciel, continua4-elle, je pourrai ramener saine et sauve en Castille voire sœur Beatrix !
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Oui) madame 9 m'écriai-je^ vous le pourrez. Nous irons touç trois, le plus tôt qu'il nous sera possible, rejoindre le reste de notre famille; car vous avez apparemment encore en Espagne d'autres marques de votre fécondité? Non, dit ma mère, je n'ai que vous deux d'enfants, et vous saurez que Beatrix est le fruit d'un mariage des plus légitimes. Et pourquoi, repris-je^ avez-vous donné à ma petite sœur cet avantage-là sur moi? Gomment avez-vous pu vous résoudre à vous marier? Je vous ai cent fois entendu dire, dans mon enfance, que vous ne pardonniez point à une jolie femme de prendre wi marL D'autres temps, d'autres soins, mon tils, repartit-elle; les hommes les plus fermes dans leurs résolutions sont sujets à changer, et vous voulez qu'une femme soit inébranlable dans les siennes! levais, pom-suivit-elle, vous conter mon histoire depuis votre sortie de Madrid. Alors elle me fit le récit suivant, que je n'oublierai jamais. Je ne veux pas vous priver d'une narration si curieuse.
Il y a, dit ma mère, s'il vous en souvient, près de treize ans que vous quittâtes le jeune Leganez. Dans ce temps-là, le duc de Meéina Celi me dit qu'il voulait un soir souper en particulier avec moi. 11 me marqua le jour. J'attendis ce seigneur : il vint, et je lui plus. Il me demanda le sacrifice de tous les rivaux qu'il pouvait avoir. Je le lui accordai dans l'espérance qu'il me le paierait bien. Il n'y manqua pas. Dès le lendemain, je reçus de lui des présents, qui furent suivis de plusieurs autres qu'il me fit dans la suite. Je craignais de ne pouvoir retenir longtemps dans mes chaînes un homme d'un si haut rang; et j'appréhendais cela d'autant plus, que je n'ignorais pas qu'il était échappé à des beautés fameuses, dont il avait aussitôt rompu que porté les fers. Cependant, loin de prendre de jour en jour moins de goût à mes complaisances, il semblait plutôt y trouver un plaisir nouveau* Enfin j'avais l'art de l'amuser, et d'empêcher son cœur, naturellement volage, de se laisser aller à son penchant.
11 y avait déjà trois mois qu'il m'aimait, et j'avais lieu de me flatter que son amour serait de longue durée, lorsqu'une femme de mes amies et moi nous nous rendîmes à une assemblée où il était avec la duchesse son épouse. Nous y allions pour entendre un concert de voix et d'instruments qu'on
Î faisait. Nops nous plaçâmes par hasard as^ près de Ik uchesaCi qui s'avisa de tourer mauvais que j'osasse paraître dans un lieu oil elle était. Elle m'envoya dire par une de scb femmes qu'elle me priait de sortir prômptement. )e fis ut^ réponse brutale à la messagère. La duchesse, irritée, s'en plaignit à son époux, qui vint à moi lui-même, et me dit : Sortez, Lucinde : quand des grands seigneurs s'attachent à de petites créatures comme vous, elles ne doivent pas pour oe]a s'oublier : si nous vous aimons phis que nos femmes, nous honorons nos femmes plus que vous; et toutes les fois (pm vous serez assez insolentes pour vouloir vous mettre en com-
Ïtaraison avec elles, vous aurez toujours la honte d'être traJées avec indignité.
Heureusement le duc me tint ce cruel discours d\m ton die voix si baSj quil ne fut point entendu des personnes qui étaient autom* de nous. Je me retirai toute honteuse, et je pleurai de dépit d'avoir essuyé cet affront. Pour surcroît de chagrin, lés comédiens et les comédiennes apprirent cette aventure dès le soir même. On dirait qu'il y a chez ces gens-là un démon qui se plaît à rapporter aux uns tout ce qui arrive aux autres. Vu comédien, par exemple, a-t-il fait dans une débauche quelque auction extravs^nte; une comédienne vient-elle de passer bail avec un riche galant, la troupe en est aussitôt informée. Tous mes camarades siu*ent donc ce qui s*était passé au concert, et éieii sait s'ils se réjouirent bien à mes dépens. Il règne parad eux im esprit de charité qui se manifeste dans ces sortes d'occasions. Je me mis pourtant au-dessus de leurs caquets, et je me consolai de la perte du duc de Medina Celi; car je ne !e revis plus chez moi, et j'appris même peu de jours après qu\me chanteuse en avait fait la conquête.
Lorsqu'une dame de théâtre a le bonheur d'être en vogue, les amants ne saïu'aient lui manquer; et Tamour d'un grand seigneur, ne durât-il que trois jours, lui donne un nouveau
8rix. Je me vis obsédée d'adorateurs, sitôt qu'il ftit notoire à [adrid que le duc avait cessé de me voir. Les rivaux queje lui avais saciîfiés, plus épris de mes charmes qu'auparavant, revinrent en foule sm* les rangs; je reçus encore l'hommage de mille autres cœurs. Je n'avais jamais été tant à la mode. De tous les hommes qui briguaient mes bonnes grâces, un gros