‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 121 sur 296 · LIVRE Y, CRAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE Y, CRAP. I

que je suis assuré que tous ferez avec toate Tadresse et la discretion que demande un emploi si délicat.

Je promis au grand-duc de faire tout mon possible pour répondre à sa confiance et contribuer au bonheur de ses feux. Je lui tins bientôt parole. Je n'épargnai rien pour plaire à Mascarini> et j'en vins à bout sans peine. Charmé de voir sou amitié recherchée par un homme aimé du prince ^ il ât la moitié du chemin. Sa maison me fut ouverte, j'eus un libre accès auprès de son épouse ; et j'ose dire que je me composai si bien, qu'il n'eut pas le moindre soupçon de la négociation dont j'étais chargé. 11 est vrai qu'il était peu jaloux pour un Italien ; il se reposait sur la vertu de sa Lucrèce, et, s'enfermant dans son cabinet, il me laissait souvent seul avec elle. Je fis d'abord les choses rondement. J'entretins la dame de l'amour du grand-duc, et liii dis que je ne venais chez elle que pour lui parler de ce prince. Elle ne me psuiit pas éprise de hii, et je m'aperçus néanmoins que la vanité l'empêchait de rejeter ses soupirs. Elle prenait plaisir à les entendre, sans vouloir y répondre. Elle avait de la sagesse ; mais eUe était femme, et je remarquais que sa vertu cédait insensiblement à l'image superbe devoir un souverain dans ses fers. Enfin le prince pouvait justement se flatter que , sans employer la violence de Tarquin, il verrait Lucrèce rendue à son amour. Un incident, toutefois, auquel il se serait le moins attendu, détruisit ses espérances, conime vous l'allez apprendre.

Je suis naturellement hardi avec les femmes; j'ai contracté cette habitude , bonne ou mauvaise , chez les Turcs. Lucrèce était belle. J'oubliai que je ne devais faire que le personnage d'ambassadeur; je parlai pour mon compte. J'offris mes services à la dame le plus galanunent qu'il me fut possible. Au lieu de paraître choquée de mon audace et de me répondre avec colère, elle me dit en souriant : Avouez, don Raphaël^ que le grand-duc a fait choix d'un agent fort fidèle et tort zélé! Vous le servez avec une intégrité qu'on ne peut assez louer. Madame, dis-je sur le même ton, n'examinons point les choses scrupuleusement. Laissons, je vous [urie, les réflexions; je sais bien qu'eUes ne me sont pas favorables, mais je m'abandonne au sentiment Je ne crois pa9> après tout» êtro

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le premier confident de prince qui ait trahi ion ma!tr6 m IM* tière de galanterie. Les grands seigneurs ont souvent dans leurs Mercures des rivaux dangereux. Cela ae peut , reprit Lucrèce; pour moi , je suis fière , et tout autre qu'un prinoe ne saurait me toucher. Régies-vous lèrdessus, poursuiiit*eUe CD prenant sou lérieux, et diangeons d'entretien» Je veux bien oublier ce que yoqs yenes de me dire» à oofidition <^'il ne vous arrivera plus de me tenir de par^ propoe; aobament, vous paurres vous en repentir.

Quoique cela fût un avis au lecteur, et que je dusse en fOh liter, je ne cessai point d'entretenir de ma passion la femoie de Mascarini. le la (Hresaai même avec plus d'ardeur qu'auparavant de répondre à ma tendresse, et je fiis asses téwâraive pour vouloir prendre des lihertës. La dame alors» s'c^ennaat de mes discours et de mes manières musulmanes, me rompit en visière. Elle me menaça de ùire savoir au grandniue mon insolence, en mi'assurant qu'elle le prierait de me punir comme je le méritais. Je fus piqué de ces menaces à mon tour. Ifon amour se changea en haine; je résolus de me venger du m^ pris que Lucrèce m'avaU témoigné. J'allai trouver son mari» et, après l'avoir dbligé de jurer qu'il ne me commettrait point» je l'informai de l'intelhgenee que aa femme avait avec le prince, dont je ne manquai pas de la peindre fort amoureuse, pour rendre la scène plus intéreiûante. Le ministre» pour prévenir tout accident» renCerma» sans autre Corme de procès, son épouse dans un appartement secret, ou il la fit étroitement garder par des personnes afiSdées. Tandis qu'elle était environnée d'Argus qui l'observaient et l'empêchaient de donner de ses nouvelles au grand-duc, j'annonçai d'un air triste à ce prince qu'il ne devait plus penser à Lucrèce : je lui dis que Mascarini avait sans doute découvert tout, puisqu'il s'avisait de veiller sur safienune; que je ne savais pas ce qui pouvait lui avoir donné lieu de me soupçonner» attendu que je croyais m'ôtre tm^ours conduit avec beaucoup d'adresse; cpie la dame peut-être aTait elLanmême avoué tout à son époux» ^ que, de «oncert avec lui» ^e s'était laissé renfermer pour ae dérober à des poursuites qui alarmaient sa vertu. Le prince f^arut fort affligé de mon rq>port leiujstouchédesadoulemv «t je me tepcntis floa d'une lois de ce ^le j'avais faitf nu4

LITRE V, CHAP. I. Wt

11 n'était plus temps. D'ailleurs, je le confessa , je sentais une maligne joie quand je me représentais la situation où j'avais réduit l'orgueilleuse qui avait dédaigné mes vœux.

Je goûtais impunément le plaisir de la vengeance , qui est si doux à tout le monde ^ et principalement aux Espagnols , lorsqu'un jour le grand-duc, étant avec cinq ou six seigneurs de sa cour et moi, nous dit : De quelle manière jugerieB-vous à propos qu^on punît un homme qui aurait abusé de la confidence de son prince et voulu lui ravir sa maîtresse? 11 fau* ^ait, dit un des courtisans, le faire tirer h quatre chevatu. tJh autre fut d'avis qu'on l'assommât et le fît mourir sous la hâton. Le moins cruel de ces Italiens^ et celui qui opina le plus favorablement pour le coupable, dit qu'il se contenterait de le ikire précipiter du haut d'une tour en im* Et don Ra*« phaêl, reprit alors le grand^doc, de quelle opinion est-il? Je suis persuadé que les Espagnols ne aont pas moins sévère^ que les Italiens dans de semblables^ conjonctures.

Je compris bien, comme vous pouvez penser, que Mascarini n'avait pas gardé son serment, ou que sa femme avait rouvé moyen d'instruire le prince de ce qui s'était passé entre elle et moi. On remai*quait sur mon visage le trouble qui m'agitait. Cependant, tout troublé que j'étais, je répondis d'un ton ferme au grand^duc: Seigneur, les Espagnols sont plus généreux; ils pardonneraient en cette occasion au con-^ fident, et feraient naître, par cette bonté, dans son âme un regret étemel de les avoir trahis. Ëh bien I me dit le prince, je me sens capable de cette générosité ; je pardonne au traî** tre : aussi bien je ne dois m'en prendre qu'à moi*même d'avoir donné ma confiance à un homme que je ne Connaissais pointy et dont j'avais sujet de me défier, après tout ce qu'on m'en avait dit. Don Raphaël, ajouta-t-il, vdci de quelle manière jô Yeux me venger de vous. Sortez inceasamment de mes États, et ne paraissez plus devant moi ! Je me retirai sur-le-champ, moins affiigé de ma disgrâce que ravi d'en être quitte à si bon marché. Je m'embarquai dès le lendemain dans un vais*seau de Barcelone» qui sortit du p(»*t de livourne pour s'en retourner.

j'interrompis don Raphaël dans cet endroit de son histoire* Pour un homme, d'esprit, lui ^i^, vgui ^m» ce nOe semblo»

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une grande faute de ne pas quitter Florence immédiatement après avoir découvert à Mascarini l'amour du [n'ince pour Lucrèce. Vous deviez bien vous imaginer que le grand-duc ne tarderait pas à savoir votre trahison. J'en demeure d'accord, répondit le fils de Lucinde; aussi ^ malgré l'assurance que le ministre me donna de ne me point exposer au ressentiment du prince^ je me proposais de disparaître au plus tôt.

J'arrivai à Barcelone, eontinua-t-U , avec le reste des richesses que j'avais apportées d'Alger, et dont j'avais dissipé la meilleure partie à Florence en faisant le gentilhomme espa-. gnol. Je ne demeurai pas longtemps en Catalogne; je mourais d'envie de revoir Madrid, le lieu charmant de ma naissance, et je satisfis le plus tôt qu'il me fut possible le désir qui me pressait. En arrivant dans cette ville, j'allai loger par hasard dans un hôtel garni où demeurait une dame qu'on appelait Camille. Quoiqu'elle fût hors de minorité , c'était une créature fori piquante : j'en atteste le seigneur Gil Bias , qui l'a vue à Yalladolid presque dans le même temps. Elle avait encore plus d'esprit que de beauté, et jamais aventurière n'a eu plus de talent pour amorcer les dupes. Mais elle ne ressem* Liait point à ces coquettes qui mettent à profit la reconnaissance de leurs amants. Venait-elle de dépouiller un homitie d'afTaires, elle en partageait les dépouilles avec le premier chevalier de tripot qu'elle trouvait à son gré.

Nous nous aimâmes l'un l'autre dès que nous nous vîmes, et la confonnité de nos inclinations nous lia si étroitement, que nous fûmes bientôt en communauté de biens. Nous n'en avions pas, à la vérité, de considérables, et nous les mangeâmes en peu de temps. Nous ne songions, par malheur, tous deux qu'à nous plaire, sans faire le moindre usage des dispositions que nous avions à vivre aux dépens tl'autrUi. La misère enfin réveilla nos génies, que le plaisir avait engourdis. Mon cher Raphaël, me dit Camille, faisons diversion, mon ami; cessons de garder une fidélité qui nous ruine. Vous pouvez entêter une riche veuve, je puis charmer quelque vieux seigneur : si nous continuons à nous être fidèles, voilà deux fortunes manquées! Belle Camille, lui répondis-je, vous me prévenez; j'allais vous faire la même proposition. J'y consens, ma reine. Oui, pour mieux entretenu: notre mutuelle ardeur.

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