‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 124 sur 296 · LIVRE V, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I

voulais à sa femme, vint au-devant de moi, et me dit : Hé bien, seigneur cavalier, êles-vous content de votre bonne fortune? J'ai sujet de l'être, lui répondis-je. Et vous, qu'âvezvdus fait? Tamour vous a-t-il favorisé? Hélas ! non, repartitil : le maudit frère de la beauté que faime est de retour d'une maison de campagne d'où nous avions cru qu'il ne reviendrait que demain. Ce contre-temps m'a sevré du plaisir dont je m'étais flatté.

Nous nous fîmes, don Baltazar et moi, des protestations d'amitié; et nous nous donnâmes rendez-vous le lendemain matin dans la grande place. Ce cavalier, après que nous nous fûmes séparés, entra chez lui, et ne fit nullement connaître à Violante qu'il sût de ses nouvelles. l\ se trouva le jour suivant dans la grande place ; j'y arrivai un moment après lui. Pïous nous saluâmes avec des démonstrations d'amitié aussi perfides d'un côté que sincères de l'autre. Ensuite rai*tificieùx don Baltazar me fît une fausse confidence de son intrigue avec la dame dont il m'avait parlé la nuit précédente. 11 me raconta là-dessus une longue fable qu'il avait composée, et tout cela pour m'engager à lui dire à mon tour de quelle façon j'avais fait connaissance avec Violante. Je ne manquai pas de donner dans le piège ; j'avouai tout avec la plus grande franchise du monde. Je montrai même le billet que j'avais reçu d'elle, et je lus ces paroles qu'il contenait : J'irai demain dîner chez dona Inès. Vous savez où elle demeure, Cest dariS la maison de cette fidèle amie que ie prétends avoir un tête-à-tête avec vous. Je ne puis vous refuser plw longtemps cette faveur que vous me paraissez mériter.

Voilà, dit don Baltazar, un billet qui vous promet le prix de vos feux. Je vous félicite par avance du bonheur qui vous attend. 11 ne laissait pas, en parlant de la sorte, d'être un peu déconcerté; mais il déroba facilement à mes yeux son trouble et son embarras. J'étais si plein de mes espérances, que je ne me mettais guère en peine d'observer mon confident, qui fut obligé toutefois de me quitter, de peur que je ne m'aperçusse enfin de son agitation. Il courut avertir son beau-frère de cette aventure. J'ignore ce qui se passa entre eux; je sais seulement que don Baltazar vint frapper à la porte de dona Inès, dans le temps que j'étais chez c<^te dame

avec Violante. Nous sûmes que c'était lui^ et Je me iauvd par une porte de derrière avant qu'il fût entré. D'abord que j'eufl disparu^ les femmes^ que raiTivée imprévue de ce mari avait un peu troublées^ se rassurèrent^ et le reçurent avec tant d'e^ ^ fronterie, qu'il se douta bien qu'on m'avait cacbé ou fait évader. Je ne vous dirai point ce qu'il dit à dona Inès et à sa« femme ; c'est une chose qui n'est pas venue à ma connaissanoô»

Cependant^ sans soupçonner encore que je fusse la dupe de don Baltazar, je sortis en le maudissaiit, et je retournai à la grande place» où j'avais donné rendez-vous à Lamela. Je ne Ty trouvai point. 11 avait aussi ses petites affaires, et le fri-* pon était plus heureux que moi. Gomme je Tattendais, je vis arriver mon perfide confident^ qui avait un air gai. 11 me joignit^ et me demanda en riant des nouvelles de mon têteà-téte avec ma nymphe chez dona Inès. Je ne sais, lui dis^e^ quel démon jaloux de mes plaisirs se plaît à les traverser; mais tandis que, seul avec ma dame, je la pressais de faire mon bonheui*, son mari, que le ciel confonde, est venu frapper à la porte de la maison. 11 a fallu promptement scmger à me retiier* Je suis sorti par une porte de derrière, en donnant à tous les diables le iacheux qui rompait toutes met mesures. J'en ai un véritable chagrin, s'écria don Baltazar, qui sentait une secrète joie de vdr ma peine. Voilà un impertinent mari : je vous conseille de ne lui point faire de quar* tier. Oh I je suivrai vos conseils, lui répliquai-je, et je puis vous assurer que son honneur passera le pas cette nuit. Sa femme, quand je Tai quittée, m'a dit de ne me pas rebuter pour si peu de chose; que je ne manque pas de me rendre sous ses fenêtres de meilleure heure qu'à l'ordinaire; qu'elle est résolue à me faire entrer chez elle, mais qu'à tout hasard j'aie la précaution de me faire escorter par deux ou trois amis, de crainte de surprise. Que cette dame est prudente i dit-il. Je m'of&e à vous accompagner. Ah ! mon cher ami, m'écriai-je tout transporté de joie et jetant mes bras au cou de don Baltazar, que je vous ai d'obligation! Je ferai plus, reprit-il ; je connais un jeune homme qui est un César : il sera de la partie, et vous pourrez alors vous reposer hardiment sur une pareille escorte.

Je nçi 8«tvais que diie À i:e 4)ouvel ami pour te temmktg

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tant j'ëtaîs charme de son zèle. Enfin, j'acceptai les secours qu'il m'ofiirait ; et^ nous donnant rendeiB-¥oui sous le balcon d^ Violante à rentrée de la nuit/ nous nous séparâmes. Il alla trouver son beau-frëre^ qui était le César en question; et moi, Je me promenai jusqu'au soir avec Lamela, qui^ bien qu'étonné d6 l'ardeur avec laquelle don Baitaxar entrait dans inea intérêts^ ne s'en défia pas plus que moi. Nous donnions tète baissée dans le panneau. Je conviens que cela n'était guère pardonnable à des gens comme nous. Quand je Jugeai qu'il ^ait temps de me présenter devant les fenêtres de Vio-» lânt0, Àmbroise et moi^ nous y parûmes armés^da bonnes ra* Itères. Nous y trouvâmes le mari de ma dame avec un autre homme; ils nous attendaient de pied ferme. Don Baitazat m'abordia; et, me montrant son beau-frère, il me dit : Seigneur, voici le cavalier dont Je tous ai (antdt vanté la bravoure. Introduiseat-vous chez votre mattrisse, et qu'ancuné Inquiétude ne vous efnpéche de J^uir d'une parfiUte félldté.

Après quelques compliments de part et d'antre. Je frappai à la porte de Violante. One espèce de duègne ^t ouvrir. J'entrai; et, sans prendre gitfde à ce qui te passait derrièt« moi. Je rn'avançai dans ime salie ob était cette dame. Pendant que je la saluais, les deux traîtres, qui m'avaient suivi dans la maison, et qui en avaient fermé la porte si brusquement après eux qu'Àmbroise était resté dans la me, se découvrirent. Vous vous imaginez bien qu'il en fallut alors découdre, lis me chargèrent tous deux en ratme temps j mais je leur fis voir du pays. Je les occupcd l'un et l'autre de manière qu'ils se repentirent peut-être de n'avoir pas pris tme voie |^iu sûre pour se veng^. le perçai rép<Mix. Son beau-frère, le voyant hors de combat, gagna la porte^ que la duègne et Violante avaient ouverte pour ee iauver tandis que nous nous battions. Je le poursuivis jusque dans la rue, où je rejoignis Lamela, qui, n'ayant pu i\t&t un seul mot des femmes qu'il avait vues fuir, ne savait pi^isément ee qu'il devait juger du bruit qu'U venait d'entendre. Nous retoisrnâmes à notre auliei-ge» Kous ^imes ce que nous avions de meilleur; et, montant sur nos muiee, noue sortimes de Ut ville sans àttiendre le jour.

!lous oompitmes bien que cette affîufe povmit «vofr en

suites^ et qu'on ferait dans Tolède des perquisitions que nous n'avions pas tort de prévenir. Nous allâmes coucher à ViDarubia. Nous logeâmes dans une hôtellerie où^ quelque temps après nouS; il arriva un marchand de Tolède qui allait à Ségorbe. Nous soupâmes avec lui. 11 nous conta l'aventure tragique du mari de Violante; et il était si éloigné de nous soupçonner d'y avoir part^ que nous lui limes hardiment toutes sortes de questions. Messieurs^ nous dit-il^ comme je partais ce matin, j'ai appris ce triste événement. On dierchait partout Violante; et Ton m-a dit que le corrégidor, qui est parent de don Baltazar, a résolu de ne rien épargner pour découvrir les auteurs de ce meurtre. Voilà tout ce que je sais.

Je ne fus guère alarmé des recherches du corrégidor de Tolède. Cependant je formai la résolution de sortir promptement de la Gastille nouvelle. Je fis réflexion que Violante re* trouvée avouerait tout, et que, sur le portrait qu'elle ferait de ma personne à la justice, on mettrait des gens à mes trousses. Gela fut cause que dès le jour suivsmt nous évitâmes le grand chemin par précaution. Heureusement Lamela connaissait les trois quarts de TEspagne, et savait par quels détours nous pouvions sûrement nous rendre en Aragon. Au lieu d'aller tout droit à Cuença, nous nous engageâmes dans les montagnes qui sont devant cette ville; et, par des sentiers qui n'étaient pas inconnus à mon guide, nous arrivâmes devant une grotte qui me parut avoir tout l'air d'un ermitage. Effectivement, c'était celui où vous êtes venus hier au soir me demander im asile.

Pendant que j'en considérais les environs, qui offraient à ma vue un paysage des plus charmants, mon compagnon me dit : 11 y a six ans que je passai par ici. Dans ce temps-1% cette grotte servait de retraite à un vieil ermite qui me reçut charitablement. 11 me fit part de ses provisions. Je me souviens que c'était un saint homme, et qu'il me tint des discours qui pensèrent me détacher du monde. 11 vit peut-être encore; je vais m'en éclaircir. En achevant ces mots, le curieux Ambroise descendit de dessus sa mule, et entra dans l'ermitage. Il y demeura quelques moments; puis il revint, et m' appelant : Venez, me dit-il, don Raphaël, venez voûr une chose

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