‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 125 sur 296 · LIVRE Y^ CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE Y^ CHAP. I

très-touchante. Je mis aussitôt pied à terre. Nous attachâmes nos mules à des arbres^ et je suivis Lamela dans la grotte^ où j'aperçus sur un grabat un vieil anachorète tout étendu, pâle et mourant. Une barbe blanche et fort épaisse lui couvrait l'estomac^ et l'on voyait dans ses mains jointes un grand rosaire entrelacé. Au bruit que nous fîmes en nous appro* chant de lui, il ouvrit des yeux que la mort déjà commençait à fermer; et, après nous avoir envisagés un instant : Qui que vous soyez f nous dit-il, mes frères, profiieidu rpectacU qui $e présente à vos regards. J'ai passé quaranlè années dans k numdêy et soixante dans cette solitude, Àhl qu'en ce moment le temps 9ti« fai donné à mes plaisirs me parait leng^ et qu*au contraire celui que j'ai consacré à la pénitence me semble court! Hélas! Je crains que les austérités de frère Juan n'aient pas assez expié les péchés du licencié don Juan de Solis,

Il n'eut pas achevé ces mots, qu'il expira. Nous fdmes frappés de cette mort. Ces sortes d'objets font toujours quelque impression sur les plus grands libertms ; mais nous n'en fûmes pas longtemps touchés. Nous oiibliâmes bientôt ce qu'il venait de nous dire, et nous conunençâmes à faire un inventaire de tout ce qui était dans l'ermitage, ce qui ne nous occupa pas infiniment, tous les meubles consistant dans ceux que vous avez pu remarquer dans la grotte. Le frère Juan n'était pas seulement mal meublé, il avait encore une trèsmauvaise cuisine. Nous ne trouvâmes chez lui, pour toutes provisions, que des noisettes et quelques grignons de pain d'orge fort durs, que les gencives du saint honmie n'avaient apparemment pu broyer. Je dis ses gencives, car nous remarquâmes que toutes les dents lui étaient tombées. Tout ce que cette demeure solitaire contenait, tout ce que nous considérions, nous faisait regarder ce bon anachorète conune un saint. Une chose seule nous choqua : nous ouvrîmes un papier plié en forme de lettre qu'il avait mis sur une table, et par lequel il priait la personne qui lirait ce billet de porter son rosaire et ses sandales à l'évéque de Guença. Nous ne savions dans quel esprit ce nouveau père du désert pouvait avoir envie de faire un pareil présent à son évoque : cela nous semblait blesser l'humilité, et nous paraissait d'un honune qui voulait trancher du bienheureux. Peut-toe aussi n'y avait-il

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là dfidans qua de la simplicité; c'ait I» qiie Î0 nui dtfddfflfti

point *.

En nous entretenant là^dessus, il viRt ime idée asi^ plÂir santa à Laroela. Demeurons ^ me ditril, dans cet ermitage. D^isons-nom en ermites. Entefrons le frère ima; vais {Msserei pour lut; et moi^ sous Je nom de frère Antoine, J'irai quAter dans les Tilles et lef bourgs Tdsins. Outne que BOUS serons à oourert des perquisiti(ms du corrégid<Nr, ear je ne pense pas qu'on s'avise de nous fÇUif ab^ebçf mp j'ai à Cuença de bonnes connaissances que nous pourrons eoir»tenir. J'approuYai cette bisarre imagination, moins pour les raisons qu'Ambroise me disait que par fantaisie i et cofune pour jouer un rôle dans une piè^ de tbié4tre, Na^sSmesmie to9s^ k trente ou quarante pas de la grotte, et npu9 T ^teï^ râmes modestement le yieiU anacborè^> aprè» l'ayoir d^pouilld de ses habits, c'est*àrdire d'upe «mpie rpbe qm nouait t»ar Je milieu une ceintura de cuirr Hous lui eoupâmes aussi Ifi barbe pour m'en faire une pofiHieim, et enfin, après ses fyoArailles, nous pr^s posiesitonde l'ermitage.

Nous fîmes fort mauvaise ebère le premier jour, U nmis fpUut Yiyre des provisious du dtfout ; mais le lendemain, 4Fant le leyf^ de Taurore, lUimela «e mit en eampague arec ]tes deu^ mides qu'il alla yendre à Toralya, et le soir il reylnt l^argé de yivres et d'autres (^u>ses qu'il avait achetées. Q m ^porta tout ce qui était nécessaire pour nous travestir. 0 se ^ luifiaièm^ une robe de bure et une petite barbe rousse de 4^n de cb^val, qu'il s'attacha ri artistement 9m oreilles, qj^QU edt juré qu'elle était naturelle, U n'y a pas de garçum f^ m^ode plus adroit que lui. U tressa aussi la barbe du frêne f^9^ ; il im l'appliqua, et mm bonnet de laine brune achevait de couvrir Vartifiee. Oa peut di^ que rien ne manquait à Wtre déguisement. Nous nous trouvions l'un l'ajutre si piai» .jpapiment équipés, qui^ nous ne pouvions sans rire nous vêr garder sous içes habits, q^i véritablameot ne nous convenaient j;uère. Avep la robe du frèi^ Joau, j'avais son rosaire ât sœ .sandales, d^ je 9^ uw 0p pa;» UU sci upule de priver l'évéque

* Daos le prepiièr plan 49 raùlfuir, les sandaU» du fr^f Ji^an devaient coftUnj^

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n y avail dëjà trois joiin que doui étions dims rermitagei sans y avoir vu paraître personne; mais le quatrième il entra dans la grotte deux paysans; iU apportaient di) pain> du fromage^t des oignons au défunt^ qu'ils croyaient encore vivante Je me jetai sur notre grsd)at dès que je les aperçus ^ et il ne me fut pas difficile de les tromper. Outre qu'on ne voyait point assez pour bien distinguer mes traits^ j'imitai le mieux que je pus le son de la voix du frère Juan ^ dont j'avais entendu les dernières paroles. Ils n'eurent aucun soupçon de cette supercherie. Ils parurent seulement étonnas de rencontrer là un autre ermite ; mais Lamela, remarquant leur sur-* prisci leur dit d'un air hypocrite : Mes frères i ne soyez pas surpris de me voir dans cette solitude. J'ai quitté un ermi-^ tage que j'avais en Aragon, pour venir ici tenir compagnie au TénëraJ)le et discret frère Juan, qui, dans l'extrême vieil*^ lesse oil il est^ a besoin d'un camarade qui puisse pourvoir à ses besoins. Les paysans donnèrent à la charité d'Ambroise des louanges infinies, et témoignèrent qu'ils étaient bien aises de pouvoir se vanter d'avoir deux saints personnages dans leur contrée.

Lamela, chargé d'une grande besace qu'il n'avait pas oublié d'acheter 5 alla quêter pour la première fois dans la ville de Cuença, qui n'est éloignée de l'ermitage que d'une petite lieue. Avec l'extérieur pieux qu'il a reçu de la nature^ et l'art de le faire valoir, qu'il possède au suprême degré, il ne manqua pas d'exciter les personnes charitables à lui faire l'aumône. Il remplit sa besace de leurs libéralités. Monsieur Ambroise, lui dis-je à son retour, je vous félicite de l'heureux talent que vous avez pour attendrir les âmes chrétiennes. Vive Dieu I l'on dirait que vous avez été frère quêteur chez les capucins. J'ai fait bien autre chose que remplir mon bissac » me répondit-il. Vous saurez que j'ai déterré certaine nymphe ap-^ pelée Barbe, que j'ain^ais autrefois. Je l'ai trouvée bien changée : elle 8*est mise comme nous dans la dévotion. Elle demeure avec deux ou trois autres béates qui édifient le monde en public, et mènent utie vie scandaleuse en particulier. Elle ne me reconnaissait pàà dt^abord. Gommëtit dohc! lui ai-je dit, madame Barbe, est-il possible que vous ne remettiez point un de vos anciens amisi votre t^rviteur Ainbroise? Par ma foi^

seigneur de Lamela, s*est-elle écriée, je ne me serais jamais attendue à vous revoir sous les habits que vous portez. Par quelle aventure êtes-vous devenu ermite ? C'est ce que je ne puis vous raconter présentement , lui ai-je repartie Le détail est un peu long; mais je viendrai demain au soir satisfaire votre curiosité. De plus, je vous amènerai le frère Juan, mon compagnon. Le frère Juan, a-t-elle interrompu, ce bon ermite qui a un ermitage auprès de cette ville J Vous n'y pensez pas; on dit qu'il a plus de cent ans. Il est vrai, lui ai-je dit, qu'il a eu cet âge-là ; mais il est bien rajeuni depuis quelques jours : il n'est pas plus vieux que moi. Eh bien! qu'il vienne avec vous, a répliqué Barbe. Je vois bien qu'il y a du mystère là-dessous.

Nous ne manquâmes pas le lendemain, dès qu'il fut nuit, d'aller chez ces bigotes, qui, pour nous mieux recevoir, avaient préparé un grand repas. Nous ôtâmes d'abord nos barbes et nos habits d'anachorètes, et sans façon nous fîmes connaître à ces princesses qui nous étions. De leur côté, de peur de demeurer en reste de franchise avec nous, elles nous montrèrent de quoi sont capables de fausses dévotes quand elles bannissent la grimace. Nous passâmes presque toute la nuit à table, et nous ne nous retirâmes à notre grotte qu'un moment avant le jour. Nous y retournâmes bientôt après , ou, pour mieux dire, nous Hmes la même chose pendant trois mois, et nous mangeâmes avec ces créatures plus des deux tiers de nos espèces. Mais un jaloux qui a tout découvert en a informé la justice, qui doit aujourd'hui se transporter à l'ermitage pour se saisir de nos personnes. Hier Ambroise, en quêtant à Guença, rencontra une de nos béates, qui lui donna un billet, et lui dit ; Une femme de mes amies m'écrit cette lettre, que j'allais vous envoyer par un homme exprès; montrez-la au frère Juan, et prenez vos mesures là-dessus. C'est ce billet, messieure, que Lamela m'a mis entre les mains devant vous, et qui nous a si brusquement fait quitter notre demeure solitaire.

CBÀP. II* — Du conseil que don Raphaël et ses auditeurs tinrent ensemble, et de l'aventure qui leur arriva lorsqu'ils voulurent sortir du bois.

Quand don Raphaël eut achevé de conter son histoire, dont le récit me parut uù peu long^ don Alphonse, par politesse.

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Ivâ témoigna qu'elle l'avait fort diverti *. Après cela le seigneur Ambroise prit la parole/ et, l'adressant au compagnon de ses exploits : Don Raphaël, lui dit-il, songez que le soleil se couche. Il serait à propos, ce me semble, de délibérer sur ce que nous avons à faire. Vous avez raison, lui répondit son camarade; il faut déterminer Tendroit où nous voulons aller. Pour moi, reprit Lamela, je suis d'avis que nous nous remettions en chemin sans perdre de temps, que nous gagnions Bequena cette nuit, et que demain nous entrions dans le royaume de Valence, où nous donnerons l'essor i notre industrie. Je pressens que nous y ferons de bons coups. Son confrère, qui croyait là-dessus ses pressentiments infaillibles, se rangea de son opinion. Pour don Alphonse et moi, comme nous nous laissions conduire par ces deux honnêtes gens, nous attendîmes sans rien dire le résultat de la conférence.

n fut donc résolu que nous prendrions la route de Requena^ et nous commençâmes à nous y disposer. Mousiîmes un repas semblable à celui du matin; puis nous chargeâmes le cheval de Toutre et du reste de nos provisions. JSnsuite, la nuit, qui survint, nous prêtant l'obscurité dont nous 'avions besoin pour marcher sûrement, nous voulûmes sortir du bois; mais nous n'eûmes pas fait cent pas, que nous découvrîmes entre les arbres une lumière qui nous donna beaucoup à penser. Que signifie cela? dit don Raphaël; ne seraient-ce point les furets de la justice de Cuença qu'on aurait mis sur nos traces, et qui, nous sentant dans cette forêt, nous y viendraient chercher? Je ne le crois pas, dit Ambroise; ce sont plutôt des voyageurs. La nuit les aura surpris, et ils seront entrés dans ce bois pour y attendre le jour. Mais, ajouta-tril^ je puis me tromper; je vais reconnaître ce que c'est. Demeurez ici tous trois; je serai de retour dans un moment. A ces mots il s'avance vers la lumière, qui n'était pas fort éloignée; il s'en approche à pas de loup, il écarte doucement les feuilles et les branches qui s'opposent à son passage, et l'egarde avec toute l'attention que la chose lui paraît mériter. 11 vit sur l'herbe, autour d'une chandelle qui brûlait dans une motte de terre, quatre

' Le Sage a craint ici l'écueil de se louer lui-même. U fait dire à 6il Bias qu'il a trouvé l'histoire de don Raphaël un peu longue i et ce n'est que par politesse que doa Alphonse l«i témoigne qne ce même récit lui a para dmrtittaHi.

hiNimies assis qui adievAieHt de manger m l^é ^ 4l3 yi<l^ ime asses grosse ou^ qu'ils baisaient à h rmâe. Il aperçut ikitore |i qudques pas d'eux une femioB et un cavalier att9diés hée» arlH^s, et un p^u pim loin iine chaise rpulante tTec deux mules rMiement c^paraçomvées. Il jugea 4'abord quâ les kolnmes aisi# deyal^nt être dès voleurs; et l^s discours qu'il leur euteudit tenir iu( firent connaître qu'il ne se trooH pait pas danssaooQJeçture. liés quatre brigands faisaient voir une églsde envie de posséder la dame qui étmt tombée «ntra leurs mainîB^ et ib parlaient de la tirer au sort» Lamela» in* struit dé ce que c'était^ vint nous rejoindre» et nous fit uA fidèle rappoH de tout ce qu'il avait vu et entendu.

Messieulrs^ dit alors don Alj^nse^ cette dame et ce cavalier que les voleurs ont attadiés à des arbres sont peidit-éti^ des personnes de la pi'eniièl'e qualité. Soufrriix>ns-nous quie des l»igands les fassent ifervir de victimes à leur barbaHe et à léUr brutalité? Grôfes^moii dbarg^ons ces bandits; qu'ils tombent Ams ûos toups. l'y toneens, dit don Bapbca^. le fie suis pas iboins prêt à faire UHe bonne action qu'une «t^ijvaisev Aln-^ broise^ de son côté^ témoigna qu'il ne derriandait pas mieux que de prêter la main 4 une enU^ri#e si louaWe^ ^t dont il prévoyait, disait-il > que nous serions bien paj^Sw J'ose dii-e aussi qu'en cette occasion le péril ne m'épouvanta point, et que jamais aucun chevalier errant ne m montra plus pt^rtinpl au service des demoiselles. Mais, pour dire les choses sans trahir la vérité» te danger n'était pas grandt cai»^ l^racla nous ayant rapporté que les armc^ de$ voleurs Paient toutes en un monceau à dix ou douie pas d'eux, H ne nous fiit pas fort difficile d'exécuter notre dessein. Nous liâmes notre cheval à un arbre, et nous nous approchâmes à petit bruit de rendrait oil étaient les brigands. Ils s'enti^enaient avec beaucoup de dialeur, et faisaient un blniit qui nous aidait à les suipiendre. Nous nous rencUntes maîtres de leurf} aimes avant qu'ils nous découvrissent; puis, tirant sur eux à bout portant, nous les étendîmes tous sur la placé.

Pendant cette expédition la chandelte s>éteignit, de sorte que nous demeurâmes dans l'obscurité. Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l'homme et ht lèmme^qùe !a crainte tenait saiâs à iia pouît qullà n'avàleàt pas la force Âe nous mnçV-

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