‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 130 sur 296 · LIVRE VI, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. I

Le marchand, que ce discours déconcerta, fit deux pas en anière, comme si on lui eût donné une bourrade dans Testoniac. Bien loin de se douter de quelque supercherie de notre port, il s'imagina de bonne foi qu'un ennemi secret Tavait voulu rendre suspect au saint office; peut-être aussi que, ne se sentant pas trop bon catholique, il avait sujet d'apprëhen^ der une information. Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais tu d'homme plus troublé. Il obéit sans résistance, et avec le i*espect que peut avoir un homme qui craint l'inquisition. Il nous ouvrit son cabinet. Du moins, lui dit Âmbroise en y entrant, du moins recevez- vous sans rébellion les ordres du saint office. Mais, ajouta-t-il, retirez-vous dans une autre chambre, et me laissez librement remplir mon emploi. Samuel ne se révolta pas plus contre cet ordre que contre le premier^ il se tint dans sa boutique, et nous entrâmes tous trois dans son cabinet, où, sans perdre de temps, nous nous mîmîes à chercher ses espèces. Nous les trouvâmes sans peine; elles étaient dans im coffre ouvert, et il y en avait beaucoup plus que nous n'en pouvions emporter. Elles consistaient en un grand nombre de sacs amoncelés, mais le tout en argent. Nous aurions mieux aimé de Tor; cependant, les choses ne pouvant être autrement, il fallut s'accommoder à la nécessité; nous remplîmes nos poches de ducats; nous en mîmes dans nos chausses, et dans tous les autres endroits que nous jugeâmes propres à les rccélei*; enfin nous en étions pesamment chargés sans qu'il y pamt, et cela par l'adresse d'Ambroise et par celle de don Raphaël, qui me firent voir par là qu'il n'est rien tel que de savoir son métier.

Nous sortîmes du cabinet après y avoir si bien fait notre main; et alors, par une raison que le lecteur devinera fort aisément, monsieur l'inquisiteur tira son cadenas, qu'il voulut attacher lui-même à la porte; ensuite il y mit le scellé; puis il dit à Simon : Maître Samuel , je vous défends , de la part de la sainte inquisition, de toucher à ce cadenas, de même qu'à ce sceau que vous devez respecter, puisque c'est le sceau du saint office. Je reviendrai demain ici à la même heure pour le lever, et vous apporter des ordres. A ces mots, il êe fit ouvrir la porte de la rue, que nous enfilâmes joyeusement l'un après l'autre. Dès que nous eûmes fait une cinquantaine de

pas, nous comiiiençâmes à marcher avec tant de vitesse et de légèreté, qu'à peine touchions-nous la terre > tdalgré le fardeau que nous portions. Nous fûmes bientôt hors de la ville; et^ remontant sur nos chevaux , nous les poussâmes vet^ Ségorbe^ en rendant grâces au dieu Mercure^ d'un ai heutreux . événement.

CHAP. II. — De la résolntion qdè don Alphonse et Gil Bias prirent après cette *

àTJstitn^.

Nous allâmes toute la huit^ selon notre louable coutume; et nous nous trouvâmes , au lever de Taurore , auprès d'un petit village à deux lieues de Ségorbe. Comme nous étions tous fatigués^ nous quittâmes volontiers le grand chemin pour gagner des saules que nous aperçûmes au pied d'une colline à dix ou douze cents pas du village^ où nous ne jugeâmes pas à propos de nous arrêter. Nous trouvâmes que ces saules feûr saient un agréable ombrage^ et qu'un ruisseau lavait le pied de ces arbres. L'endroit nous plut, et nous résolûmes d'y passer la joui'née. Nous mîmes donc pied à terre. Nous débridâmes nos chevaux pour les laisser paître, et nous nous couchâmes sur l'herbe. Nous nous y reposâmes un peu; ensuite nous achevâmes de vider notre bissac et notre outre. Après un ample déjeuner, nous nous amusâmes à compter tout l'argent que nous avions pris à Samuel Simon; ce qui se montait à trois mille ducats, de sorte qu'avec cette sonune et

* Dans la mythologie, Mercure e'tait tout à la fois le patron des marchands et le dieu des voleurs. Il en était digne. Le lendemain dô sa naissance, il déroba les bœnlb d'Admèle, ensuite et successivemeut les flèches d'Apollon, le trident de Neptune, lé ceste de Vénus, le marteau de Vulcain, et le sceptre do Jupiter.

A Rome, tous les ans, le 15 de mai, les marchands célébraient solennellement U (ke de Mercure* Ovide eu parle dan» ses Fastes; et voici fd prière qûMI fait d^A^ièi à Mercure par le marchand, qu'il dit être accontumé par eut ans ^roKv tronipeuses :

Efface par l'oubli mes longues impostures, Mes mensonges d'hier, et. mes anciens parjures! Pardonne anx taux serinéhts que je ferai demain, Et que le ciel sbit sourd quand je l'atteste en vain ! permets que le gain seul et m'amuse et m'occupe. Et fais qu'en tous les cas rachetcur soit ma dupe.

(Saint-ANge, trad, des Fastes, livre V.i

Cette prière prétendue est un trait des plus satiriques. Ovide la rapporte commo «ne fdrinale reçue*

Page 1