‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 136 sur 296 · LIVRE Vil, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE Vil, CHAP. I

de la douce espérance de meltre L4ent6t cette aventure à fin. Mes affaires étaient dans celle heui'euse disposition , lot'squ'un laquais de don César m'apprit une nouvelle qui modéra ma joie. Ce garçon était un de ces domestiques curieux qui s'appliquent à découvrii* ce qui se passe dans une. maison. Comme il me faisait assidûment sa cour, et qu*il me régalait de quelque nouveauté tous les joui^s , il me vint dii'c un matin qu'il avait fait une plaisante découverte; qu*il voulait m'en faire part , à condition que je garderais le secret , attendu que cela regardait la dame Lorença Sephora, dont il craignait, disait-il, de s'attirer le ressentiment. J'avais tix)p' envie d'apprendre ce qu'il avait à me dire pour ne lui pas promettre d'être discret; mais, sans paraître y prendre le moindre intérêt, je lui demandai ]e plus froidement qu'il me fut possible ce que c'était que la découverte dont il me faisait fête. Lorença, me dit-il, fait secrètement entrer tous les soii-s douis son appartement le chirurgien du village, qui est un jeune homme des mieux bâtis, et le drôle y demem*e assez longtemps. Je veux croire, ajouta-t-il d'un'air malin, que cela peut fort bien être innocent; mais vous conviendrez qu'un garçon qui se glisse mystérieusement dans la chambre d'une fille dispose à mal juger d'elle.

Quoique ce rapport me fit autant de peine que si j'eusse été véritablement amoureux , je me gardai bien de le faire connaître; je me conti'aignis jusqu'à rire de cette nouvelle qui me perçait l'âme. Mais je me dédommageai de cette contrainte dès que je me vis sans témoins. Je pestai^ je jurai; je rêvai au parti que je prendrais. Tantôt, méprisant Lorença, je me proposais de Tabandonner sans daigner seulement m'éclaircir avec la coquette; et tantôt, m'imaginant qu'il y allait de mon honneur de donner la chasse au chirurgien, je formais le dessein de l'appeler en duel. Cette dernière résolution prévalut. Je me mis en embuscade sur le soii', et je vis effectivement mon honune enti'er d'un air mystéiieux dans l'appai-tement de ma duègne. 11 fallait cela pour entretenir ma fureur, qui se serait peut-êh-e ralentie. Je sortis du château, et ra'allai poster sur le chemin par où le galant devait s'en retourner. Je l'attendais de pied ferme , et chaque moment irritait l'envie que j'avais de me battre. Enfin mon eu-

nemi parut* le fis quelques pas en matamore pouf t*aUer joindre; mais Je ne sais comment diable cela se fit ^ Je ttie sentis tout à coup saisir, comme un héros dllomère, d'un mouvement de crainte qui m'arrêta. Je demeurai aussi trou»blé que Paris quand il se présenta pour combattre Ménéla». Je me mis à considérer mon homme , qui me sembla fort et vigoureux, et Je trouvai son épée d'une longueur excessive *. Tout cela faisait sur moi son efifot; néatimoins, par point d'honneur ou autrement > quoique je visse le péril avec des yeux qui le grossissaient encore, et malgré la nature^ qui a'o»* {Hniâtrait à m'en détourner, j'eus Vassuraneâ de m'avanoR* vers le chirurgien et de mettre flamberge au vent.

Mon action le «urprlt. Qu'y a-t*-ll donc, seigneur Gil Blas^.? s'ëcria-t-il. Pourquoi cei dépaonstrations de chevalier errantt Vous voulez rire apjiaremment. Non, tnonsieur le barbier, lui répondis-Je , non : rien n'est plus sérieux. Je veux savoir si vous êtes aussi brave que galant. N'ëspéree pas que Je voue laisse posséder tranqidllement les bonnes grâces de la dame que vous venes de voir en secret au château. Par saint Gôme *, reprit le chirurgien en faisant un éclat de rire, voici une plai*^ santé aventiurel Yivè Dieu! les apparences sont bien trom^ penses. A ces mots , m'imaginant qu'il n'avait pas plus d'envie que moi de se battre ^ j'en devins plus insolent. A d'autres, inteiTompis-jè> mon ami^ à d'autres! Ne pensez pas que je me paye d'une simple négative. Je vois bien, répliqua-t-il, que je serai obligé de parler pour prévenir le malheiu* qui arriverait à vous ou à moi. Je vais donc vous révéler un secret, quoique les homme* de notre profession ne puissent pas être trop discrets. Si la dame Lorença me fait entrer à la sourdine dans son appartement, c'eSft pour cacher aux domestiques la connaissance de son mal. Elle a au dos un cancer invétéré que Je vais panser tous lès sdrë. Voilà le sujet de ces visites qui vous alarment; Ayea donc désormais l'espt'it en repos là-desâus. Mais, poursuivit-il, si vbus n'êtes pas satisfait

^ En Espagne, autrefbis, fet seuls nobles (loKai^dt Vépée en teifips d6 pait. L'abt» qu'ils en firent contre le peuple dësaruié obligea les rt)is 6 permettre le pert d'armes à tout le monde. C'était reme'di^ à un mal par un autre ; mais eniin c'était un droit dont tout Espagnol était jaloux.

* Saint C^e, médecin naftyr, et patroii des diirargiènt.

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