LIVRE VU, CUAP. 1. 38i
croirait avoir le trépas à se reprocher si elle n'avait la fai- Wesse de la satisfaire. Pour moi, quelque amour qui m'attache à Séraphine, je n'aurai jamais la lâche complaisance d'adhérer à ses sentiments là-dessus. Périssent toutes les duègnes d'Espagne avant que je consente à l'éloignement d'un garçon que je regarde plutôt comme un frère que comme un domestique!
Lorsque don Alphonse eut ainsi parlé, je lui dis : Seigneur., je suis né pour être le jouet de la fortune. J'avais compté qu'elle cesserait de me persécuter chex vous, où tout me jh^omeltait des jours heureux et tranquilles. Il faut pourtant me résoudre à m'en bannir, quelque agrément que j'y trouve. Non, non, s'écria le généreux fils de don César; laissez-moi faire entendre raison à Séraphine. Il ne sera pas dit que vous aurez été sacrifié aux caprices d'une duègne pour qui d'ailleurs on n'a que trop de considération. Vous ne ferez, lui repliquai-je, seigneur, qu'aigrir Séraphine en résistant à ses volontés. J'aime mieux me retirer que de m'exposer, par un plus long séjour ici , à mettre la division entre deux époux si parfaits. Ce serait un malheur dont je ne me consolerais de ma vie.
Don Alphonse me défendit de prendre ce parti; et je le vis si ferme dans le dessein de me soutenir, qu'indubitablement Lorença en aurait eu le démenti si j'eusse voulu tenir bon : ce que j'aurais fait si je n'eusse écouté que mon ressentiment. 11 y avait des moments où, piqué contre la duègne, j'étais tenté de ne la point ménager; mais, quand je venais à considérer qu'en révélant sa honte ce serait poignarder une pauvre créature dont je causais tout lé malheur et que deux maux sans remède conduisaient visiblement au tombeau, je ne me sentais plus que de la compassion pour elle. Je jugeai, puisque j'étais un mortel si dangereux, que je devais en conscience rétablir par ma retraite la tranquillité dans le château; ce que j'exécutai dès le lendemain avant le jour, sans dire adieu à mes deux maîtres, de peur qu'ils ne s'opposassent à mon départ par amitié pour moi. Je me contentai de laisser dans ma chambre un écrit qui contenait un compte exact, que je, leur rendais de mon administration.
^B2 mL BLÀS.
CHAP, n. -^^ Ce que devint Gil Bias après sa sortie du chateau de tcyva, èi det heureuses suites qu'eut le mauvais succès (le ses Ihhouts.
J'étais monté sur un bon cheval qui m'appartenait, et Je portais dans ma valise deux cents pisloles, dont la meilleui'e partie me venait des bandits tue's et des trois mille ducats voilés à Samuel Simon ; car don Alphonse, sans me faire rendj'é. ce que j'avais touché, avait restitué cette somme entière de ses propres deniers. Ainsi , regardant mes etfets comme un bien devenu légitime par cette restitution, j'en jouissais sans scrupule. Je possédais donc un fonds qui ne me pei-mettail pas de m'embarrasser de Tavenir, outre la confiance qu'on a toujours en son mérite à l'âgô que j'avais. ï)*ailleurs, Tolède m'biTraiV un asile agréable. Je ne doutais point que lé comte de Polan île se Rt un plaisir de bien recevoir un de ses libérateurs, et de lui donner un logement dans sa maison. Mais j'envisageais ce seigneur Comme mon pis-aller, et je résolus, avant que d'avob recours à lui, de dépenser une partie de mon argent à voyager dans les royaumes de Murcie et de Grenade, que j'avais particulièrement envie de voir, bans ce dessein, je pris le chertiri d'Almanza, d'où, poursuivant ma route, j'allai de ville en ville jusqu'à celle de Grenade, sans qu'il m'arrivât aucune mauvaise aventure. Il semblait que la fortune, satisfaite de tant dé tours qu'elle m'avait joués, voulût enfin me laisser en repos. Mais la Iraîtresse m'en préparait bien d'autres, comme on le verra dans la suite.
Une des premières personties que je rencontrai dams les ruèS de Grenade ftit le seigneur don Pernand de Leyva, gendtfe, ainsi qtie don Aljiihortsé, du comte de Polan. Nous fûmes également surpris l'un et Pautre de nous trouver là. Comment donc, Gil Bias, s'écria4-il, vous dans cette ville! qui vous aiîiène ici? Seigneur, lui dis-je, si vous êtes étonné de me voir en ce pays-ci , vous le serez bien davantage quand vous saiireï pourquoi j'ai quitté le service du seigneur don César et de Son fils. Aloi'S je lui contai tout ce qui s'était passé entre Sephoi*a et iriol. Sans lui rieii dégUiëer. Il en rit de bon cœur; puis, reprenant son sérieux : Mon ami, me dit-il, je vous offre ma médiittion datis tettè affaire. Je vais écrire à ma bellesœur... Non, non, seigneur, interrompis- je , ne lui écrivez point, je vous prie! Je ne suis pas sorti du chateau de Leyva