‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 139 sur 296 · LIVRE Til, CH4P. If · texte numérisé non relu

LIVRE Til, CH4P. If

peur y retourner. Faites, s'il vous plaît, un autre usage de la ' lioiité que vous avez pour moi. Si quelqu'un de vo» amis n besoin d'un secrétaire ou d'un intendant, je vous coi^ure de lui parler en ma faveur. J'ose vous assurer qu'il ne vous rer procbera pas d^ lui avoir donné un mauvais st^et. TrèfH vulûBtiers, répondit-il; je ferai ce que yoi(s souhaitée. Je suie venu à Grenade pour voir une vieille tante malade : j'y seiai encore trois semaines, après quoi je partirai pour me rendre à mon château de Lorqui, oii j'ai laissé Julie, ie demeure dans eet^ maison, poursuivit-il en me montrant un hôtel qui était à eent pas de nous. Venez me trouver dans quelques jours; je TOUS aurai peut-être déjà déterré un poste coni>eiiaUe.

Effectivement, dès la première fois que nous nous reviiaea, il me dit : Monsieur l'iBirdievêqne de Grenadie^ mon parent et mon ami, voudrait avoir près de lui un homme qui eôl de la httérMuré et uiie bonne Baain peuar mettre au bÀ ses éoûta; car c'est \kn g^rand auteur. Il a cûOi|iûsé je ne giis eooibien d^homéliesS et il en lait eneore tous les jmurs qu'il fmmmm avec appiauëissement. Gemme je vous crois sûa fail,^ je Y4Wie ai proposé, et il m'a p^romis die vous pi<endre« AUas mm présenter à hii de ma pari; voue jugerez , par la réception qu'il vous fera, si je lui ai parlé de vous avantageusement.

La condition me parut telle que je k pouvais dfeirer* Ainsi, m'élant préparé de mon mieia à paraître devant le prêtât, je me rendis yn matin h l^arehevêehé. Si j'imitais les iiaiseuiis de romans, je ferais une pompeuse desenpiion du palais épis^ eqMtl de Grenade; je m'étendrais sur la structure du b&iifment ; je vanterais la richesse des meubles; je parierais des statues et des tableaux qui y étalait; je ne ferais pas g^âce au kcteur de la moindre des histoires qu'ils représentaieut; maïs je me contentaui de dire qu'il égalait en magnificence le pa* lais de nos rois.

Je trouvai dans les appartements un peuple d'ecdésiE^tir ques et de gens d'épée, dont la plupart étaient des oSiciers de HKmseigueur, ses aumôniers^ ses ge»titohoi»mgs, ses éeuyerq ou ses valets de chambre. Les laïques avaient tQus dw habita

* HoméU^t^ d'«D mot ^r6c q^ui ¥ei^ dire aupnblé^i ducoors fiuniliers detëvèqua» an peuple.

monnaie^ comme si Ton n*en pouvait pas voir chex les pnoees defÉgllsel

J'étais assis auprès d'un vieux valet de chambre nommé Melchior de la Ronda ; il prenait smn de me servir de bons morceaux. L'attention qu'il avait pour moi m'en donna pour lui^ et ma politesse le charma. Seigneur cavaliâr^ me dit-il tout bas après le diner, je voudrais bien avoir une conversation particulière avec vous. En même temps.il me mena dans un endroit du palais oii personne ne pouvait nous entendra; et là il me tint ce discours : Mon fîls, dès le premi» instant que je TOUS ai vu, je me suis senti pour vous de l'mdinatîaD. Je veux vous en donner une marque certaine en vous faisant ime confidence qui vous sera d'une grande utilité. Vous êtes ici dans une maison où les vrais et les faux dévots vivent pêle-mêle. U vous faudrait un temps infini pour connaître le tenain. Je vais vous épargner une si Icmgue et si désagrëal^e étude, en vous découvrant les cai'actèi'es des uus et des autres; api*ès cela, vous pourrez (acilenaent vous conduire.

Je commencerai, poursuivit-il, par monseigneur. C'est un prélat fort pieux qui s'occupe sans cesse à édifier le peuple, à le porter à la vertu par des sermons pleins d'une morale excellente, qu'il con^ose lui-^même. IL a depiis vingt années quitté la coui', pour s'abandonner entièrement au zèle qu'il a pour son troupeau. C'est un savant personnage, un grand oratem* : il met tout son plaisir à prêcher, et ses auditeurs sont i-avis de l'entendre. Peut-être y a-t-il un peu de vanité dans son fait ; mais, outre que ce n'est point aux hommes à pénétrer les cœuis, il me siérait mal d'éplucher les défauts d'une personne dont je mange le pain. S'il m'était pennis de reprendre quelque chose dans mon maître , je blâmerais sa sévérité. Au Ueu d avoir de l'indulgence pour les faibles ecclésiastiques, il les punit avec trop de rigueur. Il persécute surtout sans miséricorde ceux qui, comptant sur lem* innocence, euti^prennent de se juslilier juridiquement, au mépris de son autorité. Je hii trouve encore un autre défaut, qui lui est (X>mmun avec beaucoup de personnes de qualité : quoiqu'il aime ses domestiques, il ne fait aucune attention à leurs services , et il les laissera vieillh' dans sa maison sans songer à leur procurer quelque établissement. Si quelquefois il leur

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fait des gratidcationSj ils ne les doivent qu'à k bonté de quelqu'un qui aura parlé pour eux : il ne s'aviserait jamais de lui-même de leur faire le moindre bien.

Voilà ce que le vieux valet de chambre me dit de son maître. 11 me dit après cela ce qu'il pensait des ecclésiastiques avec qui nous avions dîné. U m'en fit des portraits qui ne s'accoP'daient guère avec leur maintien. 11 ne me les donna pas , à la vérité, pour de malhonnêtes gens, mais seulement pour d'assez mauvais prêtres. Il en excepta pourtant quelques-uns dont il me vanta fort la vertu. Je ne fus plus embai'rassé de ma contenance a^ee ces messieurs. Dès le soir même , en soupant, je me parai comme eux d'un dehors sage; cela ne coûte rien. Il ne ftiut pas s'étonner s'il y a tant d'hypocrites.

CHAP. III. — Gil Bias devient le favori de l'arcbevèque de Grenade, et le canal de

te» grâces.

J'avais été dans Tàprès-dînée chercher mes bardes et moiî cheval à l'hôtellerie où j'étais logé, après quoi j'étais revenu souper à Tarchevêché , où l'on m'avait préparé une chambre fort propre et un lit de duvet. Lé jour stiivaht, monseigneur me fit appeler de bon matin; c'était pour nie donner une homélie à transcrire. Mais il me recommanda de la copier avec toute l'exactitude possible. Je n'y manquai pas; je n'oubliai ni accent, ni point, ni virgule. Aussi là joie qu*il en témoigna fut mêlée de smprise. Père éternel! s'écria- t-il avec transport lorsqu'il eut parcouru des yeux tous les feuillets de ma copie, vit-on jamais rien de plus correct? Vous êtes trop bon copiste pour n'être pas grammairien. Pàtlez-moi confidemment,,mon ami : n'âvez-vous lien trouvé en écrivant qui vous ait choqué ? quelque négligence dans le style, ou quelque terme iiûpropre? Cela peut fort bien m'être échappé dans le feu de la composition. Oh ! monseigneur, lui répondis -je d'un air modeste, je ne suis point assez éclairé pour faire des observations critiques ; et quand je le serais, je suis persuadé que les ouvrage, de Votre Grandeur braveraient ma censure. Le prélat sourit de ma réponse II ne répliqua point; mais il me laissa voir au travers de toute sa pensée qu'il n^était pas auteur impunément.

J'achevai de gagner ses bonnes grâces par cette flatterie. Je lui devins nlus cher de iotir en jour, et j'appris enfin de

don Femand , qu le venait voir très-souvent, que j'en étais aimé de manière que je pouvais compter ma fortune faite. Cela me fut confirmé peu de temps après par mon maître même, et voici à quelle occasion. Un soir il répéta devant .moi avec enthousiasme, dans son cabinet, une homélie qu'il devait prononcer le lendemain dans la cathédrale. 11 ne se contenta pas de me demander ce que j'en pensais en général, il m'obligea de lui dh'e les endroits qui m'avaient le plus frappé. J'eus le bonheur de lui citer ceux qu'il estimait davantage, ses morceaux favoris. Par là je passai dans son esprit pour un homme qui avait une connaissance déUcate des vraies beautés d'un oiivrage. Voilà , s'écria-t-il, ce qu'on appelle avoir du goût et du sentiment ! Va, mon ami, tu n'as pas, je t'assure, Toreille béotienne ^ En un mot, il fut si content de moi, qu'il me dit avec vivacité : Sois, Gil Bias, sois désormais sans inquiétude sur ton sort ; je me charge de t'en faire un des plus agréables. Je t'aime; et, pour te le prouver, je te fais mon confident.

Je n'eus pas sitôt entendu ces paroles , que je tombai aux pieds de Sa Grandeur, tout pénétré de reconnaissance. J'embrassai de bon cœur ses jambes cagneuses, et je me regardai comme un homme qui était en train de s'enrichir. Oui, mon enfant, reprit l'archevêque, dont mon action avait interrompu le discours, je veux te rendre dépositaire de mes plus secrètes pensées. Écoute avec attention ce que je vais te dire. Je me plais à prêcher. Le Seigneur bénit mes homélies : elles touchent' les pécheurs, les font rentrer en eux-mêmeS;, et recourii* à la pénitence. J'ai la satisfaction de voir un avare, effrayé des images que je présente à sa cupidité, ouvrir ses trésors et les répandre d'une prodigue main ; d'aiTacher un voluptueux aux plaisirs, de remplir d'ambitieux les ennitages, et d'affermir dans son devoir une épouse ébranlée par un amant séducteur. Ces conversions, qui sont fréquentes, devraient toutes seules m'exciter au travail. Néanmoins, je t'avouerai ma fai-

* La Bcotie était une province de la Grèce dont les habitants passaient pour stupidcii. On disait en proverbe un eochery un esprit^ une oreille de Uéotie, Uorac«, voulant peindre un sot, dit qu'on le croirait né dans l'air gras des Bcoticns :

Bceotum in erastojurares aire natum.

(EpisU, Ub. U, X.]

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