‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 143 sur 296 · LIVRE VII ^ CHAP. Vf · texte numérisé non relu

LIVRE VII ^ CHAP. Vf

de inûi en me disant : Oh^ vive Dieu! mon cber patron^ puisque ma bonne fortune veut que je vous rencontre , nous ne nous sépareix)ns pas sans boire. Mais^ comme il n'y a pas de bon vin dans cette auberge^ je vous mènerai^ s'il vous plAit^ après notre petit dîner, dans un endroit où je vous régalerai d'une bouteille de Lucène des plus secs^ et d'un muscat de Foncaral exquis. 11 faut que nous fassions cette débauche : ne me refusez pas^ je vous prie^ cette satisfaction. Que n'ai-je 1<b bonheur de vous posséder quelques jours seulement dans men presbytère de Gabie! vous y seriez reçu conune un généreux Mécène à qui je dois la vie aisée et tranquille que j'y mène. Pendant qu'il me tenait ce discours, on lui apporta sa pcn*tion. Il se mit à manger^ sans pourtant cesser de me dire par intervalles quelque chose de flatteur. Je saisis ce temps^là pour parler à mon tour; et conune il n*DuMia pas de me demander des nouvelles de son ami le maître d'hôtel^ je ïie lui fis pas im mystère de ma sortie de l'archevêché. Je lui contai même jusqu'aux moindres circonstances de ma disgrâce^» qulï écouta fort attentivement. Après tout ce qu'il venait de me dire, qui ne se serait pas attendu à l'entendre, pénétré d'une douleur reconnaissante, déclamer contre l'archevêque? Mais c'est à quoi il ne pensait nullement; au contraire, il devint froid et rêveur, acheva de dîner sans me dire une parole; puis, se levant de table brusquement, il me salua d'un air glacé, et disparut. L'ingrat, ne me voyant plus en état de lui être utile, s'épargnait jusqu'à la peine de me cacher ses sentiments. Je ne fis que rire de son ingratitude, et, le regardant avec tout le mépris qu'il méritait , je lui criai d'un ton assez haut pour en être entendu : Holà, ho ! sage aumônier de religieuses , aUez faire rafraîchir ce délicieux vin de Lucène dont vous m'avez fait fête !

CHAP. VL — 6il Bias va voir jouer les coinédions de Grenade. De l'éUuïnemoMOé le jeta la vue d'doe actricci et de ce qu'il ea arriya.

Garcias n'était pas hors de la salle, qu'il y entra deux cavaliers fort proprement vêtus, qui vinrent s'asseoir auprès de moi. Ils commencèrent à s'entretenir des comédiens de la troupe de Grenade , et d'une comédie nouvelle qu'on jouait alors. Celte pièce, suivant leur discours, faisait grand bruit

dans la viUe. II me prit envie de l'aller Toir représenter dàs ce jour-là. Je n'avais point été à la comédie depuis que j'étais à Grenade. Comme j'avais presque toigours demeuré à Tarchevêché, où ce spectacle était frappé d'anathème, je n'aYais ea garde de me donner ce plaisir-^là. Les homélies avaient Cut tout mon sonusement.

Je me rendis donc dans la salle des comédiens lorsqu'il en fut temps y et j'y trouvai une nombreuse assemblée. J'entaidis faire autour de moi des dissertations sur la pièce avant qu'elle commençât^ et je remarquai que tout le monde se mêlait d'en juger. L'un se déclarait pour, l'autre contre. A-t-on jamais vu un ouvrage mieux, écrit? disait-on à ma droite. Le pitoyable style! s'écriait-on à ma gauche. En vérité, s'il y a bien de mauvais auteurs , il faut convenir qu'il y a plus de mauvais critiques. Et qaàod je pense au dégoût que les poêles dramatiques ont à essuyer, je m'étonne qu'il y en ait d'assex hardis pour braver l'ignorance de la multitude, et la censure dangereuse des demirsavants qui corrompent quelquefois le jugement du public.

Enfin le Graeioio ^ se présenta pour ouvrir la scène. Dès qu'il parut, il excita un battement de mains général; ce qui me fit connaître que c'était un de ces acteurs gâtés à qui le parterre pardonne tout. Effectivement ce comédien ne disait pas un mot, ne faisait pas un geste sans s'attirer des applaur dissements. On lui marquait trop le plaisir qu'on prenait à le voir : aussi en abusait-il. Je m'aperçus qu'il s'oubliait quelquefois sur la scène, et mettait à une trop forte épreuve la prévention où l'on était en sa faveur. Si on l'eût siCûé au lieu de l'applaudir, on lui aurait souvent rendu justice.

On battit aussi des mains à la vue de quelques autres acteurs, et particulièrement d'une actrîce qui faisait un rôle de suivante. Je m'attachai à la considérer; et il n'y a point de tames qui puissent exprimer quelle fut ma surprise, quand je reconnus en elle Laure , ma chère Laure , que je croyais encore à Madrid auprès d'Arsénié. Je ne pouvais douter que ce ne fût elle : ^a taille, ses traits, le son de sa voix, tout m'assurait que je ne me trompais point. Cependant, conome

* Le- Graciom est} en Espagne, le bdufTon de la comc'die ; mais ici ce mot ne reàt 4lf« 4|ne Taéleiir faton.

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