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tard entre les mains de la justice. Je regardai le temps que nous avions passé ensemble conune un temps perdu^ que je ne tarderais guère à réparer. Si j'eusse voulu demeurer en Portugal, et m'attacher à quelque femme de condition , j'eii aurais trouvé de reste ; mais, soit que j'aimasse mon pays^ soit que je fusse entraînée par la force de mon étoile, qui m'| préparait une meilleure fortune, je ne songeai plus qu'à revoir l'Espagne. Je m'adressai à un joaillier, qui me compta la valeur de mon brillant en espèces d*or, et je partis avec une vieille dame espagnole qui allait à Seville dans une chcdse roulante.
Cette dame, qui s'appelait Dorothée, revenait de voir une de ses parentes établie à Coïmbre, et s'en retournait à Seville^ où elle faisait sa résidence. Il se trouva taht de sympathie entre elle et moi, que nous nous attachâmes l'une à l'autre dès la première journée; et notre liaison se fortifia si bien sur la route, que la dame ne voulut pointy à notre arrivée, que je logeasse ailleurs que dans sa maison. Je n'eus pas sujet de me repentir d'avoir fait une pareille connàissanoe. Je n'ai jamais vu de femme d'un meilleur caractère. On jugeait encore à ses traits et à la vivacité de ses yeux, qu'elle detait avoir fait racler bien des guitares. Aussi était-elle veuve de plusieurs maris de noble race, et vivait honorablement de ses douaires.
Entre autres excellentes qualités, elle avait celle d'être trèscompatissante aux malheurs des filles. Quand je lui fis confidence des miens, elle entra si chaudement dans mes intérêts, qu'elle donna mille malédictions à Zendono. Les chiens d'hommes ! dit-elle d'un ton à faire juger qu'elle avait rencontré en son chemin (quelque économe; les misérables! il y a comme cela dans le monde des fripons qui se font un jeu de tromper les femmes. Ce qui me console , ma chère enfant, continua-t-elle, c'est que, suivant votre récit, vous n'êtes nullement liée au parjure Biscayen. Si votre mariage avec lui est assez bon pour vous servir d'excuse, en récompense il est assez mauvais pour vous permettre d'en contracter un meilleur quand vous en trouverez l'occasion.
Je sortais tous les jours avec Dorothée pour aller à ^église, ou bien en visites d'^amis; c'était le moyen d'avoir bientôt quel-
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que aventure. Je m'attirai les regards de plusieurs cavaliers. Il y en eut qui voului^ent sonder le gué. Ds firent parler à ma vieiUe hôtesse; mais les uns n'avaient pas de quoi fournir aux frais d'un établissement, et les autres n'avaient pas encore pris la robe virile * ; ce qui suffisait pour m'ôter toute envie de les écouter. J'en savais les conséquences, tin jour, il nous vint en fantaisie, à Dorothée et à moi, d'aller voir jouer les comédiens de Seville. Ils avaient affiché qu'ils représ^iteraient la famosa Comedia, el Embaxador de si-migmo*, composée par Lope de Vega Garpio'.
Parmi les actrices qui psu*urent sur la scène, je démêlai une de mes anciennes amies. Je reconnus Phénice, cette grosse réjouie que tu as vue femme de chambre de Florimonde, et avec qui tu as quelquefois soupe chez Arsénié. Je savais bien que Phénice était hors de Madrid depuis plus de deux ans, mais j'ignorais qu'elle fût comédienne. J'avais une impatience de l'embrasser qui me fit trouver la pièce fort longue. C'était peut-être aussi la iaute de ceux qui la représentaient, et qui ne jouaient pas assez bien ou assez mal pour m'amuser. Car pour moi, qui suis une rieuse, je t'avouerai qu'un acteur parfaitement ridicule ne me divertit pas moins qu'un excellait.
Enfin, le moment que j'attendais étant arrivé , c'est-à-dire la fin de to famosa Comedia, nous allâmes, ma veuve et moi, derrière le théâtre, où nous aperçûmes Phénice qui faisait la tout aimable, et écoutait en minaudant le doux ramage d'un jeune oiseau qui s'était apparemment laissé prendre à la glu
* Métaphore empruntée dei mœurs des aucieDS Romains, pour dire que ces cavaliers n'étaient pas encore majeurs.
* L'Ambassadeur de soi-même.
■ Lope Félix de Vega Carpio, poète extrêmement fécond, a laissé vingt volumes d'oeuvres choisies, et vingt-cinq autres in-i* de pièces de théâtre; chaque volume en contient douze. 11 y a seulement cent comédies en vers. Ce poète étonnant fut marié deux rois, ensuite se fit prêtre, et mourut chevalier de Halte en 1635, à soixantedouze ans. Les Espagnols disent que Lope de Vega était poète dès le ventre de sa mère. « U faisait ordinairement une pièce de théâtre par jour ; et, quand une co-
> noédie lui en coûtait trois, elle était fort longue, et il fallait que quelque affaire
> étrangère eût présenté un obstacle au désir qu'il avait de donner tous les jours un
> plaisir nouveau à ses spectateurs. > (B&illet, Jugements des savants,) Outre dixhuit cents comédies, il avait composé quatre cents pièces dramatiques ou actes sacr«mentclsy représentés en plein air dans les places publiques de Madrid, à la fête do Saint-SacrertienU II a fait encore beaucoup de poèmes, une épopée tragique (je la JérustUmtùnquise, et tt Chstûmackit, on Us Amours et les Combats des CA^ar«, etc.