‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 148 sur 296 · LIVRE VII, OHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, OHAP. VII

de sâ déclamation. Sitôt qu'elle m'eut remarquée, elle le quitta d'un air gracieux, vint à moi les bras ouverts, et liie fît toutes les amitiés imaginables : de mon côté, je Fembras»sai de tout mon cœui\ Nous nous témoignâmes mutuellement la joie que nous avions de nous revoir : mais le temps et le lieu ne nous pennettant pas de nous répandre en <te longs discom*s, nous remîmes au lendemain à nous entretenir' chez elle plus amplement.

Le plaisir de parler est une des plus vives passions des femmes, et particulièrement la mienne. Je ne piis fermer l'ceil de toute la nuit, tant j'avais d'en\ie d'être aux prises avec Phénice, et de lui faire questions sur questions. Dieu sait si je fus paresseuse à me lever pour me rendre où elle m'avait enseigné qu'elle demeurait! Elle était logée avec toute la troupe dans un grand hôtel garni. Une servante que je rencontrai en entrant, et que je priai de me conduire à l'appartement de Phénice, me fit monter à un corridor le long duquel régnaient dix à douze petites chambres séparées seulement par des cloisons de sapin, et occupées par la bande joyeuse. Ma conductrice frappa à une porte que Phénice, à qui la langue démangeait autant qu'à moi, vint ouvrh\ A peine nous donnâmes-nous le temps de nous asseoir pour caqueter. Nous voilà en train d'en découdre. Nous avions à nous interroger sur tant de choses, que les demandes et les réponses se succédaient avec une volubilité surprenante.

Après avoir raconté nos aventures de part et d'autre, et nous être instruites de l'état présent de nos affaires, Phénice me demanda quel parti je voulais prendre : car enfin, me ditelle, il faut bien faire quelque chose; il n'est pas peiinis à une personne de ton âge d'être inutile dans la société, ie lui répondis que j'avais résolu, en attendant mieux, de me placer auprès de quelque fille de qualité. Fi donc! s'écria mon amie^ tu n'y penses pas. Est-il possible, ma mignonne, que tu ne sois pas encore dégoûtée de la servitude ? n'es-tu pas lasse de te voir soumise aux volontés des autres, de respecter leurs caprices, de f entendre gronder, en un mot d'être esclave? Que n'embrasses-tu plutôt, à mon exemple, la vie comique? Rien n'est plus convenable aux personnes d'esprit qui manquent de bien et de naissance. C'est un état qui tient un rai-

lieu entre la noblesse et la bourgeoisie, une condition libre et affranchie des bienséances les plus incommodes de la vie civile. Nos revenus nous sont payés en espèces par le public qui en possède le fonds. Nous vivons toujours dans la joie^^ et dépensons notre argent conune nous le gagnons.

Le théâtre 9 poursuivit-elle^ est favorable surtout aux femmes. Dans le temps que je demeurais chez Florimonde^ j'en rougis quand j'y pense, j'étais réduite à écouter }es gagistes de la troupe du prince ; pas un honnête homme ne faisait attention à ma figure. D'où vient cela? c'est que je n'étais point en vue. Le plus beau tableau qui n'est pas dans son jour ne frappe point. Mais depuis que je suis sur mon piédestal, c'est-à-dire sur la scène, quel changement! Je vcms à mes trousses la plus brillante jeunesse des villes par où nous passons. Une comédienne a donc beaucoup d'agrément dans son métier. Si elle est sag&, je veux dire que si elle ne fa- Yonse qu'un amant à la fois , cela lui fait tout l'honneur du monde. On loue sa retenue; et, lorsqu'elle change de galant^ <m la regarde comme une véritable veuve qui se remarie. Encore voit-on celle-ci avec mépris quand elle convole en troisièmes noces : on dirait qu'elle blesse la délicatesse des honuues; au lieu que l'autre semble devenu' plus précieuse a mesure qu'elle grossit le nombre de ses favoris. Après cent galanteries, c'est un ragoût de seigneur.

A qui dites-vous cela? interrompis-je en cet endroit. Pensez-vous que j'ignore ces avantages? Je me les suis souvent représentés, et, je ne t'en fais pas mystère, ils ne flattent que trop une fiUe de mon caractère. Je me sens même de l'inclination pour la comédie; mais cela ne suffit pas. Il faut du talent, et je n'en ai point. J'ai quelquefois voulu réciter des tirades de pièces devant Arsénié : elle n'a pas été contente de moi : cela m'a dégoûtée du métier. Tu n'es pas difficile à rebuter, reprit Phénice. Ne sais -tu pas que ces grandes actriceslà sont ordinairement jalouses? Elles craignent, malgré toute leur vanité, qu'il ne vienne des sujets qui les effacent. Enfin je ne m'en rapporterais pas là-dessus à Arsénié; elle n'a pas été sincère. Je te dirai, moi, sans flatterie, que tu es née pour le théâtre. Tu as du naturel, l'action libre et pleine de grâce, le son de la Toix doux, une bonne poitrine, et avec cela un

Page 1