‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 150 sur 296 · LIVRE VII, CHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAP. VII

six mois. Les seigneurs sont sujets à changer; sans cela, ils seraient trop aimables. Don Ambrosio me quitta pour une jeune coquette grenadine qui venait d'arriver à Seville avec des grâces et le talent de les mettre à proût. Je n'en fus pourtant affligée que vingt-quatre heures. Je choisis pour remplir sa place un cavalier de vingt-éeux ans, don Louis d'Alcacer*, à qui peu d'Espagnols pouvaient être comparés pour la bonne mine.

Tu me demanderas sans doute, et tu auras raison, pourquoi je pris pour amant un si jeune seigneur, moi qui savais que le commerce de cette sorte de galants est dangereux. Mais, outre que don Louis n'avait plus ni père ni mère, et qu'il jouissait déjà de son bien, je te dirai que ces conuoierces ne sont à craindre que pour les filles d'une condition servile, our pour de malheureuses aventurières. Les femmes de notre profession sont des personnes titrées : nous ne sommes point responsables des effets que produisent nos charmes; tant pis pour les familles dont nous plumons les héritiers !

Nous nous attachâmes si fortement Fun à l'autre, d'Alcacer et moi, que jamais aucun amour n*a, je crois, égalé celui dont nous nous laissâmes enflammer tous deux. Nous nous aimions avec tant de fureur, qu'il semblait qu'on eût jeté un sort sur nous. Ceux qui savaient notre intelligence nous croyaient les plus heureux amants du monde; et nous en étions peut-être les plus malheureux. Si don Louis avait une figure tout aimable, il était en même temps si jaloux, qu'il me désolait à chaque instant par d'injustes soupçons. 11 ne me servait de rien, pour m'acconmioder à sa faiblesse, de me contraindre jusqu'à n'oser envisager un homme; sa défiance, ingénieuse à me trouver des crimes, rendait ma contrainte inutile. Si j'étais sur la scène, je lui semblais, en jouant, lancer des œillades agaçantes sur quelques jeunes cavaliers, et il m'accablait de reproches : en un mot, nos plus tendres entretiens étaient toujours mêlés de querelles. Il n'y eut pas moyen d'y résister; la patience nous échappa de part et d'autre, et nous rompîmes à l'amiable. Croii-as-tu bien que le dernier jour de notre commerce en fut le plus charmant

' Àleoefr, moisson de gratis en herbe, orge coupée en verl, dragée poor Icsbètes.

pour nous? Tous deux également fatigués des maux que nou» avions soufferts, nous ne fîmes éclater que de la joie daps no^ adieux. Nous étions coqune deux ipisérables captifs quirecou- Trent leur liberté après un rude esclavage.

Depuis cette aventure je suis bien en garde contre l'amour. Je ne veux plus d'attacbemen^qui trouble mon repos. Il ne nowf sied pointy à nous, de soupirer comme les autres. Nous i^e devons pas sentir en particulier une passion dont nous faisoi^s voir (çn public le rt^icule.

fe doiinais pepdant ce temps-là de Toccupation à la renommée; elle répandait partout que j'étais une actrice iw^r table. Sur la foi de cette déesse, les comédiens de Grenade m'écrivirent pour me proposer d'entre^ dans leur troupe; et, pour me faire connaître que la proposition n'était pas à rejeter, ils m'envoyèrent un état de Ipurs frais journaliers et de leurs abonnemepts, par lequel il me parut que c'était un pc^rti avantageux pour moi. ÂU3si je l'acceptai, quoique dans le fond je fusse fâcbée de quitter Phénice et Dorotbée, qijfi j'aimais aut^t qu'une femme est capable d'en aimer d'autres. Je laissai la première à Seville, occupée à fondre la vaisselle d'un petit marchand orfèvre qui voulait par vauité avoir une comédienne pour maîtresse. J'ai - oublié de te dire qu'en m'attacbant au théâtre, je changeai par lantaisie le nom de Laure en celui d'Estelle; et c'es^ sous ce dernier nom que je partis pom» venir à Grenade.

Je n'y débutai pas moins heureusement qu'à Seville, et je me vis bientôt environnée de soupirants. Mais , n'en voulant favoriser aucun qu'à bonnes enseignes , je gardai avec eux une retenue qui leur jeta delà poudre aux yen?. Néanmoins, de peur d'être la dupe d'une conduite qui ne menait à rien , et qui ne m'était pas naturelle, j'allais me déterminer à écouter un jeune oydor * de race bourgeoise, qui fait le seigneur en vertu de sa charge, d'une bonne table et d'un équipage, quand je vis pour la première fois le marquis de Marialva. Ce seignem^ portugais, qui voyage en Espagne par curiosité, passant par Grenade, s'y arrêta. Il vint à la comédie. Je ne jouais point ce jour-là. 11 regarda fort attentivement les ac-

' OydùTf audileur des comptes^ conseiller des fioances.

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