‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 155 sur 296 · LIVRE Vll^ CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE Vll^ CHAP. X

de la joie qui me transportait : « Bon ! la prédiction s'accom- » plit à vue d'oeil. Quel bonheur d'être frère d'ime fille belle » et galante! c'est dommage qu'il n'y ait pas autant d'hon- » neur à cela que de profit et d'agrément. »

l.aure, contre l'ordinaire des personnes de sa profession, avait coutume de se lever matin. Je la surpris à sa toilette, 011^ en attendant son Portugais^ elle joignait à sa beauté natiu'elle tous les charmes auxiliaires que l'art des coquettes pouvait lui prêter. Aimable Estelle^ lui dis-je en entrant, l'aimant des étrangers^ je puis^ à l'heure qu'il est^ manger avec mon maître, puisqu'Û m'a honoré d'une commissioii qui me donne cette prérogative, et dont je viens m'acquitter. Il n'aura pas le plaisir de vous entretenir ce matin, conmie il se l'était proposé; mais, pour vous en consoler, il soupera ce soir avec vous; et il vous envoie son portrait, qui me paraît avoir quelque chose encore de plus xonsolant.

Je lui remis aussitôt la boîte, qui, par le vif éclat des brillants dont elle était garnie, lui réjouit infiniment la vue. Elle l'ouvrit ; et, l'ayant fermée, après avoir considéré la peintui'e par manière d'acquit, elle revint aux pierreries ; elle en vanta la beauté, et me dit en souriant : Voilà des copies que les femmes de théâtre aiment mieux que les originaux.

Je lui appris ensuite que le généreux Portugais, en me chargeant du portrait, m'avait gratifié d'ime bourse de cinquante pistoles. Je t'en fais mon compliment, me dit-elle ; ce seigneur commence par où même il est rare que les autres finissent. C'est à vous, mon adorable, lui répondis-je, que je dois ce présent ; le marquis ne nie l'a fait qu'à cause de la fraternité. Je voudrais, répliqua-t-^eUe, qu'il t'en fît de semblables chaque jour. Je ne puis te dire jusqu'à quel point tu m'es cher. Dès le premier instant que je t'ai vu, je me suis attachée à toi par un lien si fort , que le temps n'a pu le rompre. Lorsque je te perdis à Madrid, je ne désespérai pas de te retrouver; et hier en te revoyant, je te reçus conmie un homme qui revenait à moi nécessairement. En un mot, mon ami, le ciel nous a destinés Tim pour l'autre. Tu seras mou mari; mais il faut nous enrichir auparavant. La prudence demande que nous commencions par là. Je veux avoir encoi*e trois ou quatre galanteries pour te metti*e à ton aise.

Je la remerciai poliment de la peine qu'elle voulait bien prendre pour moi, et nous nous engageâmes insen^lement dans un entretien qui dura jusqu'à midi. Alors je me retirai, pour aller rendre compte à mon maître de la manière dont on avait reçu son présent. Quoique Laure ne m'eût point donné d'instructions là-dessus, je ne laissai pas de composer en chemin un beau compliment que je me proposais de faire de sa part; mais ce fut autant de bien perdu; car, lorsque j'arrivai à l'hôtel, on me dit que le marquis venait de sortir; et il ét^it décidé que je ne le reverrais plus , ainsi qu'on le p^ut lire dans le chapitre suivant.

CHAP. XI. — De la nouvdle qne Gil Bias apprit, et qui Ait un coup de foudre

pour lui.

Je me rendis à mon auberge, où, rencontrant deux hommes d'une agréable conversation, je dînai et demeurai à table avec eux jusqu'à l'heure de la comédie. Alors nous nous séparâmes. Ils allèrent à leurs affaires, et moi je pris le chemin du théâtre* Il faut remarquer en passant que j'avais tout sujet d'être de belle humeur : la joie avait régné dans Ventretien que je venais d'avoir avec ces cavaliers. La face de ma fortune était des plus riantes ; et pourtant je me laissais aller à la tristesse, sans pouvoir m'en défendre. Qu'on dise après cela qu'on ne pressent point les malheurs qui nous menacent.

Comme j'entrais dans les foyers, Melchior Zapata vjnt à moi, et me dit tout bas de le suivre. Il me mena dans un endroit particulier de l'hôtel, et me tint ce discours : Seigneur cavalier, je me fais un devoii* de vous donner un avis trèsimportant. Vous savez que le marquis de Marialva s'était d'abord senti du goût pour Narcissa mon épouse ; il avait même déjà pris jour pour venir manger de mon aloyau, lorsque l'artificieuse Estelle trouva moyen de rompre la partie , et d'attirer chez elle ce seigneur portugais. Vous jugez bien qu'une comédienne ne perd pas une si bonne proie sans dépit. Ma femme a cela sur le cœur, et il n'y a rien qu'elle ne fût capable de faire pour se venger; et, par malheur pour vous, elle en a une belle occasion, ffier, si vous vous en souvenez, tous nos gagistes accoururent pour vous voir. Le sous-moucheur de chandelle^ dit à quelques personnes de la troupe

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