‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 16 sur 296 · LIVRE 1 9 CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE 1 9 CHAP. X

ne vo]fais riea , et ma peur^ en me troublant l'imagination, me cachait Thorreur du spectacle même qui m'effrayait. Tout ce que je sais, c'est qu'après un grand bruit de mousquetades, j'entendis mes compagnons crier à pleine tête : Vïcioirel tnc" taire! A cette acclamation, la terreur qui s'était emparée de mes sen» se dissipa, et j'aperçus sur le champ de bataille les quatre- cavaliers étendus sans vie. De notre côté, nous n'eûmes qu'un homme de tué. Ce fut l'apostat, qui n'eut, en cette occasion, que ce qu'il méritait pour son apostasie et pour ses mauvaises plaisanteries sur les scapuiairés. Un de nos cavaliers reçut une balle à la rotule du genou droit. Le Heutenant fut aussi blessé, mais fort légèrement, le coup n'ayant fait qu'efiQeurer la peau.

Le seigneur Rolando courut d'abord à la portière du carrosse. 11 y avait dedans une dame de vingt-quatre à vingtdnq ans, qui lui parut très-belle, malgré le triste état où il la voyait. Elle s'était évanouie pendant le combat, et son évanouissement durait encore. Tandis qu'il s'occupait à la considérer, nous songeâmes, nous autres, au butin. Nous commençâmes par nous assurer des chevaux des cavaliers tués; car ces animaux, épouvantés du bruit des coups, s'étaient un peu écartés, après avoir perdu leurs guides. Pour les mules, elles n'avaient pas branlé, quoique, durant l'action, le cocher eût quitté son siège pour se sauver. Nous mimes pied à terre pour les dételer, et nous les chargeâmes de plusieurs malles que nous trouvâmes attachées devant et derrière le carrosse. Cela fait, on prit, par ordre du capitaine, la dame, qui n'avait point encore rappelé ses esprits, et on la mit à cheval entre les mains d'un voleur des plus rd)ustes et des mieux montés ; puis, laissant sur le grand chemin le carrosse et les morts dqxMiillés, nous emmenâmes avec nous la dame, les mules et les chevaux^.

CHAP. X. — D* qttUa manière lot Tolenn 6n itèreot avec la dame. Du grand dea< sein que forma Gil Bias, et qnel en fui rérënement.

n y avait déjà plus d'une heure qu'il était nuit quand nous arrivâmes au souterrain. Nous menâmes d'abord les bêtes à

* Dana Apvlee, on ToitauMi une jeune héroïne ravie par des voicim, et emmenée

lev oaverae. Une vieille lui conte, pour la désennuyer, la Oible de Psyché. Son ,

récurie, où nous fûmes oUigés iM)u»Haiéines de les attachor au râtelier et d'en avoir soin^ parce q^Q la vieux nè^re était au lit d^uis trois jours^ Outre que la goutte Tavait pris violemm^t^ un rhumatisme le tenait entr^ris de tous ses laeodrbres» U ne lui restait rien de libre ({ue la languei ^'11 em^ ployait h témoigner son impatience par d'iiûrrilto Uas^ phèmes. Nous laissâmes ce misérable jurer et blasphémer» et nous allâmes à la cuisine, où nous donnâmes toute notre at>tention à la dame, qui paraissait environnée des ombres de la m(»1. Nous n'^argnâmes rien pour la tirer de son évanouis^ sèment, et nous eûmes le bonheur d'en yeiûr à bout^ Mais» quand elle eut repris l'usage de ses sens et qu'elle se vit entre les bras de plusieurs hommes qui lui étaient inconnue » eUa sentit son malheur; elle en frémit. Tout ce que la douleur et le désespoir ensemble peuvent avoir de plus al&eujL pan^ peint dans ses yeux» qu'elle leva au ciel» c(Hnifie pour se plaiik» dre à lui des indignités dont elle était menacée; puis» cédant tout à <xmp à ces images épouvantables» elle retombe en dé* faillance» sa paupière se referme» et 1^ voleurs s'imaginent que la mort va leur enlever leur j^oUà* Alors le caiâtaine» ju» géant plus à propos de l'abandonner à elle-même que de in tourmenter par de nouveaux secours, la fit porter sur le lit de Léonarde, où on la laissa toute seule» au hasard de ce qull en pouvait arriver.

Nous passâmes dans le salon, où un des voleurs» q»ii avait été chirurgien, visita les blessures du lieutenaiit et du cava* lier, et les frotta de baume. L'opération faite» on voulut voir ce qu'il y avait dans les malles. Les unes se trouvèrent remplies de dentelles et de linge, les autres d'habits; mais la dei^ nière qu'on ouvrit renfermait quelques sacs pWns de pistoles^ ce qui réjouit infiniment messieurs les intéressés. Après cet examen, la cuisinière dressa le buffet, mit le couvert et sei^ vit. Nous nous entretînmes d'abord de la grande victoire que nous avicms remp(»iée. Sur quoi Rolando, m'adressant la pa-* role : Avoue, Gil Bias, me dit-il, avoue, mon enfant, que tu as eu grand'peur. Je répondis que j'en demeurais d'accord de bonne foi» mais que je me battrais comme un paladin

amaQt Tlëpolème se déguise ea brigand, devient chef djDt velMint et itsTf m aaltrene.

quand j'aunî» tàH «enleinent deux ou trois oampagnes. Làdwui» toute la compugiiie prit mon parti, en disant qu'on devait me le paordonner; que l'action avait été vive» et que, pour un jeme bomoie qui n'avait jamais yu le feu, je ne m'étais point mal tiré d'afifaire.

La conversation tomba ensuite sur les mules et let^Tauz que noue venions d'amener m souterrain, n fut arrétéque, le kodemain, uvanl le jour/ nous partirions tous ponrieiidier vendre à HansiUib oh {urolMiblement on n'aurait point eneore entendu parler de notre expédition. Ayant pris cette résolutionj nous aobevftmes de soiper; puis nous retournâmes à la euinie poor vcAr la dame, que nous trouvAmes dcmsla même sitnatioRi nous orûmes qu'elle ne passerait pas la nuit Néan^ moins, quoiqu'elle parût à peine jouir d'un reste de vie, quelques voleurs ne laissèreut pas de jeter sur elle un oeil profane, et de témoigner xme brutale envie, qu'ils auraioot satirfkite, si Rolando ne les ou eût empêchés, en leur r^par^ ssntaot qu'Us doraient du mcHns attendre que la dame fût soiw tie de cet accablement de tristesse qui lui ^«it tout t»M^ ment, Le «eq^ qu'ils avaient pour leur capitaine rettot leur incontineDce : sans cela rien ne pouvait sauver la dame; sa mort même n'am»it peut-être pas mis son hwmwur en sûreté*

Noos laissâmes ^core cette malheureuse Semm dans l'état oil elle était Rolando se contenta de charger Lécmarde d'en avoir soin, et chacun se^ retira dans sa chambre. Pour moi, lorsque je fus couché, au lieu de me liyrer au sommeil, je ne fis que m'occuper du maUieur de la dame. Je ne doutais point que ce ne fût une personne de qualité, et j'en trouvais son sort plus d^kxrable.' Je ne pouvais, sans frémir, me peindre les horreurs qui rattendaient, et je m'en sentais aussi vive^ ment touché que si le sang ou l'anùtié m'eût attadié à elle. Ëofln, sqnràs avoir bien plaint sa destinée, je rêvai aux moyens de présêrverson honneur du péril dont il était menacé, et de me tirer en même temps du souterrain. Je songeai que le vieux n^grs ne pouyalt se remuer, et que, depuis son indispositioii, la cnisiDière avait la clef de la grille. Cette pensée m'édiaufiia Timagination, et me fit conoevohr un projet que ie digérai bien; puis j'en commençai sur-le-champ l'exécution de la.manière suivante.

36 <nt BLAS.

Je feignis d'avoir la colique. Je poussai d'abord des {Maintes et des gémissements; ensuite, élevant la voix/ je jetai de grands cris. Les voleurs se réveillent et sont bientôt aiq^rès de moi. Ils me demandent ce qui m'oblige à crier ainsi. Je répondis que j'avais une colique horrible/ et^ pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer des dent&, à faire des grimaces et des contorsions effroyables, et à m'agiter d'une étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m'eussent donné quelque relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. En un mot, j^ouai si bien mon rôle^que les voleurs, tout fins qu'ils étaient, s'y laissèrent tromper^ et crurent qu'en effet je sentais des tranchées violentes. Mais^ en faisant si bien mon personnage, je fus tourmenté d'une étrange façon; cardes que mes charitables confrères simaginèrent que je souffrais, les voilà tous qui s'empressent à me soulî^er. L'un m'apporte une bouteille d'eau-de-vie et m'en fait avaler la moitié; l'autre me donne, malgré moi, un lavement d'huile d'amandes douces ; un autre va chauffer une serviette, et vient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avais beau crier miséricorde; ils imputaient mes cris à ma colique, et continuaient à me faire souffï-ir des matix véritables, en voulant tn'en ôter un que je n'avais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes, et je me gardai bien de me jdaindre davantage, de peur d'éprouver encore leurs secours.

Cette scène dura près de trois heui*es. Après quoi les voleurs, jugeant que le jour ne devait pas être fort éloigné, se préparèrent à paiiir pour Mansilla. Je fis alors un nouveau lazzi : je voulus me lever pour leur faire croire que j'avais grande envie de les accompagner; mais ils m'en empêchèrent. Non, non, Gil Bias, me dit le seigneur Rolando, demeure ici, mon fils : ta colique pourrait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous; pour aujourd'hui, tu n'es pas en état de nous suivre; repose-toi toute la journée, tu as besoin de repos. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte qu'on ne se rendit à mes instances; je parus seidement très-mortffîé de

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ne pouvoir être de la partie; ce que je fis d'un air si naturel^ qu'ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ^ que j'avais tâché de hâter par mes vœux^ je m'adressai ce discours : Oh çà^ Gil Bias, c'est à présent qu'il faut avoir de la résolution. Armetoi de courage pour achever ce que tu as si heureusement c(»nmencé. La diose me paraît aisée : Domingo n'est point en état de s'opposer à ton entreprise, et Leonardo ne peut t'empècher de l'exécuter. Saisis cette occasion de t^happer; tu n'en trouveras jamais peut-être une plus favorable. Ces réflexions me remplirent ^ confiance. Je me levai. Je prit mon épée et mes pistolets, et j'allai d'abord à la cuisine; mais, ayant que d'y entrer, comme j'entendis parler Léonarde, je m'arrêtai pour écouter. Elle parlait à la dame inconnue, qui avait repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune, pleurait alors et se désespérait. Pleurez, ma fille, lui disait la vieille, fondez en larmes, n'épai^nez point les soupirs; cela vous soulagera. Votre saisissement était dangereux; mais il n'y a plus rien à craindre, puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s'apaisera peu à peu, et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d'honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu'une princesse; ils auront pour vous mille complaisances, et vous témoigneront tous les jours de l'affection. 11 y a bien des femmes qui voudraient être à votre place.

Je ne donnai pas le temps à LécHiarde d'en dire davantage. J'entrai, et, lui mettant un pistolet sur la gorge, je la pressai d'un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action; et, quoique très-avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n'oser me refuser ce que je lui demandais. Lorsque j'eus la clef entre les mains, j'adressai la parole à la dame affligée. Madame, lui dis-je, le ciel vous a envoyé un libérateur; levez-vous pour me suivre; je vais vous mener où il vous plaira que je vous conduise. La dame ne fut pas sourde à ma voix, et mes paroles firent tant d'impression sur son esprit, que, rappelant tout ce qui lui restait de forces, elle se leva, vint se jeter à mes pieds, en me conjurant de conserver son honneur. Je la relevai, et l'apurai qu'elle pouvait comptei

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sur moi. Ensuite je pris des cordes que j'aperçus dans la cui** sine, et, à l'aide de la dame, je liai Léonarde aux pieds d'une grosse table, en lui protestant que je la tuerais si elle poussait le moindre cri. La hoime Léonarde, persuadée que je o^ manquerais pas si elle osait me contredire, prit lé parti dâ me laissa faire tout ce que je touIus. J'allumai d^ la bougie» et j'allai avec Tinconnue à la chambre où étaient les espèces d'or et d'argent. Je mis dans mes poches autant de pistotea et de doubles pistoles qu'il y en put tenir; et» pour obliger la dame à s'en charger aussi , je lui r^résentâi qu'elle lie faisi^it que reprendre son bien, ce qu'elle fit sans ^upi^^ Quand nous en eûmes une bonne proyisio^, uous marçbâm^ vers l'écurie, où j'entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptais bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhuHïatisme, ne me laisserait pas tranquillement seller el brider mon cheval, et j'étais dans la résolutioi^ de le guérir radicalement de tous ses maux, s'il s'avisait de vouloir faii^ le méchant; mais, par bonheur, il était alors si accablé ^ douleurs qu'il avait souffertes et de celles qu'il souCfruit aocare,que je tirai mon cheval de Vécurie sans même qu'il parât s'en apercevoir. La dame m'attendait à la porte. Nous enfiÂlBies {Nnomptement l'allée par où Ton sortait du souterraia. P^ous arrivons à la grille, nous l'ouvrons, et nous parvenons enâu à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever , pu plutôt, pour en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver ^.

Le jour commençait à paraître, lorsque nous nous ylnaes hors de cet abîme. Nous songeâmes aussitôt à nous en élolgnei*. Je me jetai en selle; la dame monta derrière moi» et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta, nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes; nous en primes une au hasard. Je mourais de peur qu'elle ne nous conduisît à MansiUa* et que nous ne rencontrassions Rolando et ses camarades, ce qui pouvait fort bien nous arriver. Heureusement ma crainte fut vaine. Nons arrivâmes à la ville d' Astorga sur les deux heures après audi. J'aperçus des gens qui nous regardaient avec une extrême

'On retrouvera ic capitaiue Rolando, et la suite de l'histoire du sooterrain, ciaprèsi liTre m, ckapitre n.

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