‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 15 sur 296 · LIVRE I^ OUAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE I^ OUAP. V

Tolède; il passait avec justice pour le plus grand brutal de sa communauté, et ma mère n'avait pas un naturel plus doux. Ils me fouettaient dans mon enfance comme à Tenvi l'un de l'autre ; j'en recevais tous les jours mille coups. La moindre faute que je commettais était suivie des plus rudes châtiments. J'avais beau demander grâce les laimes aux yeux et protes»ter que je me repentais de ce que j'avais fait, on ne me pardonnait rien, et le plus souvent on me frappait sans raison. Quand mon père me battait^ ma mère, comme s'il ne s'en fût pas bien acquitté, se mettait de la partie, au lieu d'int^céder pour moi. Ces traitements m'inspirèrent tant d'aversion pour la maison paternelle , que je la quittai avant que j'eusse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d'Aragon , et me rendis à Saragosse en demandant l'aumône. L&, je me faufilai avec des gueux qui menaient une vie assez heureuse. Ils m'apprirent à conti'efaire l'aveugle, à pardtre estropié, à me mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin, coDune des actem*s qui se préparent à jouer une comédie, nous nous disposions à faire nos personnages. Chacun courait à son poste; et le soir, nous réunissant tous, nous nous réjouissions pendant la ùuit aux dépens de ceux qui avaient eu pitié de nous pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ces misérables , et, voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m'associai avec des chevaliers d'industrie. Us m'apprirent à faire de bons tours ; mais il nous fallut bientôt sortir de Saragosse, pai*ce que nous nous brouillâmes avec un hdmme de justice qui nous avait toujours protégés. Chacun prit son parti. Pour moi , qui me sentais de la disposition à faire des coups hardis, j'entrai dans une troupe d'hommes courageux qui faisaient contribuer les voyageurs ; et je me suis si bien to)uvé de lem* façon de vivre, que je n'en ai pas voulu chercher d'autre depuis ce temps-là. Je sais donc, messieurs, trèsbon gré à mes parents de m'avoir si maltraité; car, s'ils m'avaient élevé un peu plus doucement, je ne serais présentement, flans doute, qu'un malheureux boucher, au lieu que j'ai l'h<mneur d'être votre lieutenant.

Messieurs, dit alors un jeune voleur qui était assis entre le capitaine et le lieutenant, sans vanité, les histoires que nous venons d'entendre ne sont pas si ccHnposées ni si eurieuses

que la mienne; je suis sûr que vous en conyiendrez, Je doûi le jour à utie paysanne des environs de Seville. Trois semsdnes après qu'elle m'eut mis au monde (elle était jeune, propre^ et bonne nourrice), on lui proposa un noiurisson. C'était un enfant de qualité, un fils unique qui venait de naître dans Seville. Ma mère accepta volontiers la proposition; elle, alla chercher l'enfant. On le lui confia; et elle ne l'eut pas sitôt apporté dans son village, que, trouvant quelque ressemblance entre lui et moi, cela lui inspira le dessein de me faire passer pour l'enfant de qualité, dans l'e^érance qu'un jour je reconnaîtrais bien ce bon office. Mon père, qui n'était pas plus scrupuleux qu'un autre paysan, approuva la supercherie; de sorte qu'après noUs avoir fait changer de langes, le fiils de don Rodiigue de Herrera Ait envoyé, sous mcm nom, à ime autre nourrice, et ma mère me nourrit sous le sien.

Bfalgré tout ce que Yùa peut dire de l'instinct et de la force du sang, les parents du petit gentilhc^nme prirent aisément le t^hange. Ils n'euretit pas le moindre soupçon du tour qu'on leur avait joué, et jusqu'à l'âge de sept ans je fus toujours dans leurs bras. Leur intention étant de me rendre un cavalier parfait, ils me donnèrent toutes sortes de maîtres; mais les plus habiles ont quelquefois des élèves qui leur font peu d'honneur. J'étais un de ces heureux écoliers-là; j'avais peu de dispositions pour les exercices qu'on m'apprenait, et encore moins de goût pour les sciences qu'on me voulait enseigner. J'aimais beaucoup mieux jouer avec les valets, que j'allais chercher à toUs moments dans les cuisines ou dansées écuries. Le jeune fui pas toutefois longtemps mapassion dominante; je n'avais pas dix-sept ans, que je m'enivrais tous les jours. J'agaçais aussi toutes les iemmes du logis. Je m'attachai principalement à une servante de cuisine, qui me parut mériter mes {Nremiers soins. C'était une grosse joufiQue, dont l'enjouement et l'embonpoint me plaisaient fort. Je lui faisais l'amour avec si peu de circonspection, que don Rodrigue même s'en aperçut. Il m'en reprit aigl*ement, me rq>rocha^âa bassesse de mes inclinations; et, de peur que la vue de Tol^jet aimé ne rendit ses remontrances inutile», il mit ma princesse à la porte.

Ce procédé me déplut; je^ résolus de m'en vengOTé Je vol^ù

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les pierreries de la femme de don Rodrigue^ et oe vol ne laissait pas d'être assez considérable; puîs^ allant cbercber ma belle Hélène^ qui s'était retirée cbez une blancbisseuse de ses amies^ je Tcnlevai en plein midi^ afin que personne n*en ignorât. Je passai plus avant : je la menai dans son payfl^ où je répousai solennellement^ tant pour Mre plus de dépit aux Herrera que pom* laisser aux enfants de famille un sf bel exemple à suivre. Trois mois après ce beau mariage, j'appris que don Rodrigue était mort. Je ne fus pas insensible à cette nouvelle; car je me rendis promptement à Sévillf pour demander son bien; mais j'y trouvai du changement* Ma mère n'était plus, et>6a mourant, elle avait eu l'indiscrétion d'avouer to\it, çn présence du curé de $on village et d'autres bona témoins. Le fQs de don Rodrigue tenait déjà ma place, ou plutôt IsL sieuQe, et il venait d'être reconnu avec d'autant plus de joiej qu'on était moins satisfait de qioi; de manière que, n'ayant rien h espérer de ce côté-là et né me sentant plus de goiit pour ma grosse femme, je me joignis à des chevaliers dfi la fortune ^ avec qui je commençai mei

caravanes»

Le jeune voleur ayant achevé son histoire, im autre dit qu'il était fils d'un marchand de Burgos; que dans sa jeunesse, poussé d'une dévotion indiscrète, il avait pris l'habit et fait profession davs un ordre fort austère, çt apostasie quelques années après* Enûu les huit voleurs parlèrent tour à tour; et, lorsque je les eus tous e^teudus, je ne fus pas surpris de les voir ensemble. Hs changèrent epsulte de discours. Ils mirent sur le tapi» divers projets pour la campagne prochaine; et, après avoir formé une résolutiou, ils se levèrent de table pour s'aller coucher. Us allumèrent des bougiçs, et se retirèrent dans leurs dxambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienne, oî», pendant que je l'aidais à se déshabiller : Eh bien , Gil Bias, me dit-il d'un air gai, tu vois de quelle manière nousi vivons» Nous sommes toujours dans la joie; la haine ni l'envie ne se glissent point parmi nous; nous n'avons jamais ensemble le moindre démêlé; nous sommes plus unis que drs moines. Tu vas, mon enfant, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable; car je ne te crois pas assez sot pour te faire une peine d'être avec des voleurs/ £h ! voit-on d'autres gens

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dans le monde? Non, mon ami, tous les hommes aiment à s'approprier le bien d'autrui; c'est mi sentiment général; la manière seule de le faii*e en est différente. Les conquérants, par exemple, s'emparent des Etats de leurs voisins. Les personnes de qualité empruntent, et ne rendent point. Les banquiers^ trésoriers, agents de change, conunis, et tous les marchands^ tant gros que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens de justice, je n'en parlerai point; on n'ignore pas ce qu'ils savent faire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous; car souvent nous ôtonskvie aux innocents, et eux quelquefois la sauvent même aux coupables ^

CHAP. VI. -^ De la tentative qne 6t Gil Bias pour se sauver, et quel en Ait le sncoêt.

Après que le capitaine des voleurs eut Mt ainsi l'apolc^e de sa profession, il se mit au Ut; et moi je retournai dans le salon, où je desservis et remis tout en ordre. J'allai ensuite à la cuisine, où Domingo (c'était le nom du vieux nègre) et la dame Leonardo soupaient en m'attendant. Quoique je n'eusse point d'appétit, je ne laissai pas de m'asseoir auprès d'eux. Je ne pouvais manger, et, comme je paraissais aussi triste que j'avais sujet de l'être, ces deux figures équivalentes entre* prirent de me consoler; ce qu'elles firent d'une manière plus propre à me mettre au désespoir qu'à soulager ma douleur. Pourquoi vous affligei^vous, mon fils? me dit la vieille; vous devez plutôt vous réjouir de vous voir ici. Vous êtes jeune et vous paraissez facile; vous vous seriez bientôt perdu dans le monde. Vous y auriez indubitablement rencontré des libei-tins qui vous auraient engagé dans toutes sortes de débauches, au lieu que voire innocence se trouve ici dans un port assuré. La dame Léonarde a raison, dit gravement à son tour le vieux nègre, et l'on peut ajouter à cela qu'il n'y a dans le monde que des peines. Rendez grâces au ciel, mon ami, d'être tout d'un coup délivré des périls, des embarras et des afflictions de la vie.

ressuyai tranquillement ce discours, parce qu'il ne m'eût servi de rien de m'en fâcher. Je ne doute pas même, si je me

* Celte apologie ironique da vol est plaeëe dans la bonebe de Rolande. Si Le Sage •ùi écrit plus tard| il aurait pu trouver, dans quelques ouvrages trop célèbre», des Aé» rlamallons sérieuses contre la propriété ; et peutrètre eût-il cru nécessaire d'y joindre un oorrectif| sans lequel on ne doit jamais énoncer des maximes ri dangereuses.

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fusse mis en colère^ que je ne leur eusse apprêté à rire à mes dépens. Enfin Domingo , après avoir bien bu et bien mangé^ se retira dans son écurie. Leonardo prit aussitôt une lampe, et me conduisit dans un cayeau qui sei*Yait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mort naturelle^ et oii je vit un grabat qui avait plus l'air d'un tombeau que d'un lit* Voilà votre chambre^ mon petit poulet^ me dit-elle en me passant doucement la main sous le menton : le garçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place y a couché tant qu'il a vécu parmi nous^ et il y repose encore après sa mort. Il s'est laissé mourir à la fleur de sçn âge; ne soyez pas asseï simple pour suivre son exemple. En achevant ces paroles, elle me donna la lampe et retourna dans sa cuisine. Je posai la lampe à terre^ et me jetai sur le grabat, moins pour prendre du repos que pour me livrer tout entier à mes réflexions. 0 ciel ! dis-je, est-il une destinée aussi affreuse que la mienne t On veut que je renonce à la vue du soleil; et, comme si ce n'était pas assez d'être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs, à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts ! Ces pensées, qui me semblaient très-mortifiantes, et qui l'étaient en effet, me faisaient pleurer amèrement. Je maudis cent fois Tenvie que mon onde avait eue de m'envoyer à Salamanque; je me repentis d'avoir craint la justice de Gacabelos; j'aurais voulu être à la question. Mais, considérant que je me consumais en plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver, et je me dis en moi-même : Est-il donc impossible de me tirer d'ici? Les vdeurs dorment; la cuisinière et le ucgit; en feront bientôt autant : pendant qu'ils sercmt tous endormis, ne puis-je, avec cette lampe, trouver l'allée par oii j^: nus descendu dans cet enfer ? 11 est vrai que je ne me cr^M^ pas assez fort pour lever la trappe qui est à Fentiée. Ge^. ..'wjai voyons : je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon dvi^poir me prêtera des f<»*ces, et j'en viendrai peut-être à b -*;

Je formai donc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonarde et Domingo reposaient. Je pris la lampe, et sortis du caveau en me recommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sans peine que je démêlai les détours de ce nouveau labyrinthe. J'arrivai pourtant h la porte de

l'écurie^ et j'aperçus enfin l'allée que je eherebah. le màrohe, je m'avance yers la trappe avec une joie mèlëe de crainte: mals^ bêlas ! au milieu de l'allée je rencontrai une maudite

!;rille de fer bie^ fermée^ et dont liss barreaui étaient si près 'vm de l'autre^ qu'oii y pouvait à peine passer la main. Je me trouvai bien sot à la vue de ce nouvel obfAjSàle, dont je ne m'étais pobit aperçu en ebtrant, parce que la griHe était $lors ouverte. Je ne laissai pas pourtant de tâterlesbarreeux. l'examinai la serrure^ je tâchais même de la fbreer^ lorsque tout à coup je me sentis appliquer vijgoureusement entre les deux épaules cinq ou six coups de nerf de bceuf. Je poussai un cri si perçant que le souterrain en retentit; et^ regardant aussitôt derrière moi^ je vis le vieux nègre en chemise^ qui d^lne main tenait une lanterne sourde^ et de l'autre Finstrument de mon supplice. Ah! ah! dit-il^ petit drôle^ tous voulez vous sauver ! (^ ! ne pensez pas que vous puissiez me suiv prendre; Je vous ai bien entendu. Vous avez cru trouver la grille ouverte^ n'est-ce pas? Apprenez^ mon ami^ que.vèns la trouverez désormais toujours fermée. Quand nous retenons ici quelqu'un malgré lùi^ il but qu'il soit plcB fin que vous pour nous échapper.

Cependant, au cri que j'avais fait, deux on trois yolemrs se réveillèrent çn sursaut, et, ne sachant si c^était la sainte hermandad <|uf venait fondre sur eux, ils se levèrent en appelant à haute voix leurs camarades. Dans un instant ils sont tous sur pied. Ils prennent leurs épées et leurs oarabineS; et s'avancent presque nus jusqu'à l'endroit oh yétadi avec Domingo. Mais sitôt qulls surent la cause du bruit qu% avaient entendu^ leur inquiétude se convertit en édafe de rire. Gomment donc, Gil Bias, me dit le voleur apostat, il n'y â pas çix heures que tu es avec nous, et tu veux d^à f en idler? n faut que tu aies bien de l'aversion pour la retraite. Eh! que ferais-tu donc, si tu étais chartreux? Va te coucher. Tu en seras quitte cette fois-ci pour les coups que Don^go fa donn^,* mais s'il t'arrive jamais de ftiire un nouvel effort pour te sauver, par saint Barthélémy! nous fécorchercms tout vif. A ces mots il se retira. Les autres voleurs s'en retournèrent aussi dans leurs chambres, en riant de tout leur cœur de la tentative que j'avais faite pour leur fausser compagnie. Le vieux

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nègre, ficHrt satisfait de son expéditicm, rentra dans son écurie; et je regagnai mon cimeUère, ob Je passai le reste de la nuit à soupirer et à plarreTé

CEAP. tu. — De €• qiM St 6il Mas» ne pooTint tûn miens.

Je pensai snooonibet les premiers Jours an diagrin qui me déyorait. Se ne ftdsais que traîner une tie mourante; mais enfin mon bon gënte m'inspira la pensée de dissimuler. Taffectai de paraître moins triste; je commençai à rire et à clianter^ quoique je n'en eixès^ aucune envie t en un mot. Je me contraignis si bien, que Léonarde et lyoknitigo y furent trompa. Ils crurent que l'oiseau s'accoutumait à la cage. Les voleurs s'imaginèrent la même chose. Je prenais un air gai en leur versant à boire, et je me mêlais à leur entretiefi, quand fe trouvais occasion d'y placer quelque plaisanterie. Ma liberté, loin de leur déplaire, les divertissait. Gil Bias, me dit le capitaine, ttn soir que je faisais le plaisant , tu as bien fait, mon ami, de bannir la mélancolie; Je suis charmé de ton Immeur et de ton esprit. On ne connaît pas d'abord les gens; je ne te croyais pas si sphituel ni si enjoué.

Les autres me donnèrent aussi mille louanges, et m'exhoirtèrent à persister dans les généreux sentiments que Je leur témoignais; enfin Hi me parurent si contents de tnoi, que, profitant d'une si botine disposition : Messieurs, leur dfs^Je, permettes que Je vous découvre le fond de mon ftme. Depuis que Je demeure id. Je me sens tout autre que Je n'étais au* paravent Vous nï'avez défait des pt^jugés de mon éducation; j'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour voira profession : je meurs d'envie d'avoir l'honneur d'être de vos confrères et de partager avec vous les périls de vos expéditions. Toute la conopagnie applaudit à ce discours. On loua ma bonne volonté ; puis il fut résolu tout d'une voix qu'on me laisserait servir encore quelque temps pour éprouver ma vocation; qu'ensuite on me fmAi faire mes caravanes^; après quoi on m'accorderait la place honorable que je demandais.

' On tppdle caravanes les campagnes de mer qne les chevaliers de Malte ëtaient oMigA 4e ftliv, afià de perreflir «nx oomoMttderteé el tntt digbiléi de rerdre. Id, ee moi eit fort phietiinMat tppUqvé.

et qu'on ne pouvait^ disait-on^ refbser à un jeune homme qui paraissait d'aussi bonne volonté que moi.

Il fallut donc continuer de me contraindre et d'exercer mon emploi d'échanson. J'en fus très-mortifié , car je n'aspirais à devenir voleur que pour avoir la liberté de sortir comme les autres^ et j'espérais qu'en faisant des courses avec eux^ je leur échapperais quelque jour. Cette seule espérance soutenait ma vie. L'attente néaimioins me paraissait longue, et je ne laissai pas d'essayer plus d'ime fois de surprendre la vigilance de Domingo : mais il n'y eut pas moyen; il était trop sur ses gardes : j'aurai^ défié cent Orphées de charmer ce Cerbère, 11 est vrai aussi que, de peur de me rendre suspect, je ne faisais pas tout ce que j'aurais pu faire pour le tromper. Il m^observait, et j'étais obligé d'agir avec beaucoup de circonspection pour ne me pas trahir. Je m'en remettais donc au temps que les voleurs m'avaient prescrit pour me recevoir dans leur troupe, et je l'attendais avec autant d'impatience que si j'eusse dû entrer dans une compagnie de traitants.

Grâces au ciel, six mois après, ce temps arriva. Le seigneur Rolando dit un soir à ses cavaliers : Messieurs, il faut tenir la parole que nous avoas donnée à Gil Bias. Je n'ai pas mauvaise (pinion de ce garçon-là ; il me paraît fait pour marcher sur nos traces; je crois que nous en ferons quelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain avec nous cueillir des lauriers sur les grands chemins. Prenons soin nous-mêmes de le dresser à la gloire. Les voleurs furent tous du sentiment de leur capitaine ; et, pour me faire voir qu'ils me regardaient déjà comme un de leurs compagnons, dès ce moment ils me dispensèrent de les servir. Us rétablirent la dame Léonarde dans l'emploi qu'on lui avait ôté pour m'en chai^ger. Us me firent quitter mon habiUement, qui consistait en une simple soutaneUe fort usée, et Us me parèrent de toute la dépouiUe d'un gentilhomme nouveUement volé. Après cela, je me disposai à faire ma prenùèi^ campagne.

GHAP. vni. — Gil Bias accompagne les volears. Qael exploit il fait sur les grands

chemins»

Ce fut sur la fin d'une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrain avec les voleurs. J'étais armé, comme

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eox, d'une carabine^ de deux pistolets^ d'one ëpëe et d'une baïonnette 9 et je montais un assez bon cheval^ qu'on avait pris au même igentilhomme dont je portais les babils. Il y avait si longtemps que je vivais dans les ténèbres^ que le jour naissant ne naanqua pas de m'éblouir; mais peu à peu mes yeux s^accoùtumèrent à le souffrir.

Nous passâmes auprès de Pontferrada^ et nous allâmes nous mettre en embuscade dans un petit bois qui bordait le grand chemin de Léon ^ dans un endroit d'où^ sans être vus, nous pouvions vobr tous les passants. Là , nous attendions que la fortune nous offrit quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un religieux de Tordre de Saint-Dominique, monté, contre l'ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule« Dieu soit loiîé! s'écria le capitaine en riant, voilà le chefd'œuvre.de Gil Bias. Il faut qu'il aille détrousser ce moine : voyons comme il s'y prendra. Tous les voleurs jugèrent qu'effectivement cette conmnssion me convenait , et ils m'exhortèrent à m'en bien acquitter. Messieurs, leur dis-je, vous serez contents; je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amener ici sa mule. Non, non, dit Rolando, elle n'en vaut pas la peine : apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence; c'est tout ce que nous exigeons de toi. Je vais donc, repris-je, sous les yeux de mes maîtres, faire mon coup d'essai ; j'espère qu'ils m'honoreront de leurs suffrages. Là-dessus, je sortis du bois et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me pardonner l'action que j'allais faire; car il n'y avait pas assez longtemps que j'étais avec ces brigands pour la faire sans répugnance. J'aurais bien voulu m'éehapper dès ce moment-là; mais la plupart des voleurs étaient encore mieux montés que moi : s'ils m'eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses, et m'auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-ils fait sur moi une décharge de leiu*s carabines, dont je me serais fort mal trouvé. Je n'osai donc hasarder mie démarche si délicate; Je joignis le père , et lui demandai la bourse en lui présentant le bout d'un pistolet. 11 s'aiTêta tout court pour me considérer; et, sans paraître effrayé : Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien jeune; vous faites de bonne heure un vilain métier. Mon père, lui répondis-je, tout vilain qu'il est^ je voudrais l'avoir commencé plus tôt. Âh ! mon fils,

do GIL BLAS.

r^liqna le bon religieux , qui n'avait garde de comprendre le vrai sens de oies paroles^ que dites^'n)!!!? qud aTeuglement! louffirei que je Toua représente l'état malheureux... Ohl mon père, iiiterrompis-je atec iniécipitation, trêve de morale, s'il tous plaît; Je ne tiens pas sur les grands chemins pour entendre des sermons : 11 ne s'agit pc^nt ici de œla; il fiuit que TOUS me donniei des espèces. Je tcux de l'ai^gent. De Targent? me dit-il d'un air étonné; tous jugea bien mal de la charité des Espagnols, si tous crcryes que les personnes de mon caractère aient besoin d'argent pour voyager en Espagne* Détrompez-^TOus. On nous reçoit agréaUement partout; on nous loge, on nous nourrit, et l'on ne nous demande pour cela que des prières. Enfin nous ne portons pmnt d'argent sur la route, nous nous abandonnons à la Providence. Eh! non, non^ lui repartiS'je, vous ne vous y abandonnes pas; tous avés toujours de bonnes pistoles, pour être plus sûrs de la Prori* dence. Mais, mon père, ajoutai-je, finissons : mes camarades, qui woxkX dans ce bois, s'impatientent; jetés tout à l'heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue.

A ces mots, que je prononçai d'un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vie. Attendes, me dtt-il; je vais donc vous satisfaire, puisqu'il le faut absolument. Je vois bien qu'avec vous autres les figures de rhétorique sont inutiles. En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu'il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu'il pouvait continuer son chemin, ce qu'A ne me donna pas la peine de répéter. U pressa les flsuics de sa mole, qui, démentant l'opinion que j'avais d'elle, car je ne fat Croyais pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout à coup un asseï bon train. Tandis qu'il s'éloignait, je mis pied à terre, te ra* massai la bourse, qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête, et regagnai promptement le bois, oii les voleurs m'attendaient avec impatience, pour me féliciter, comme si la victoii'e que je venais de remporter m^eût coûté beaucoup. A peine me donnèrent^ils le temps de descendre de cheval, tant ils s'empressaient de m'emlnrasser. Courage, Gil Bias, me dit Rolando ; tu viens de faire des merveilles. J'ai eu les yeux attachés sur toi pendant ton expédition; j'ai dMervé ta contenance; je te prédis que tu deviendras un excellent voleur.

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d« grands cbemiiis, «u j$ ne m'y connais pas* Lé lieutenant et lés autres applaudirent à la prédiction, et m'andrèrent que je ne pourais manquer de l'accomplir qudque iovxr, Jo les re^ merdai de la haute idée qu'ils avaient de md, et leuf pro*nûi de ùdre tous mes efforts pour la soutenirà

Apres quails m'eurent d'autant plus loué que je mâitaîs moins de l'être^ il leur prit envie d'examiner k l>u|in dont je revenais chargé. Voyons, dirent-ils, voyons ce qu'il y a dans la hourse du religieux. Elle doit être hien garnie , continua Fun d'entre eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèle* rins. Le capitaine délia la hourse, l'ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de petites médailles de cuivre entremêlées ^t^nus DH^, avec quelques scapulaires*. A la vue d'un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. Vive Dieu! s^écria le lieutenant, nous avons hien de l'obligation à Gil Bias : il vient, pour son coup d'essai, de faire un vol fort salutmre à la Compagnie. Cette plaisanterie en attira d'autres* Ces scélérats, et particulièrement celui qui avait apostasie > commencèrent à s'égayer sur la matière.

n leur échappa mille traits qu'il ne m'est pas permis de rapporter, et qui marquaient bien le dérèglement de leurs moeurs. Moi seul je ne riais pas. 11 est vrai que les railleurs m'en ôtaient l'envie, en se rejouissant ainsi à mos dépens. Chacun me lança son trait, et le capitaine me dit : Ma foi, Gil Bias, je te conseille, en ami, de ne te plus jouer aux moines; ce sont des gens trop uns et trop rusés pour toi.

GOAT. IZ; .- Ito VéfiéwmM léHent qnt mItH eettè aveotare.

Nous demeurâmes dans le. bois la plus grande partie de la journée, sans apercevoir aucun voyageur qui pût payer pour le religieux. Enfin nous en sortîmes pour retourner au souterrain, bornant nos exploits à ce risible événement, qui fai«sadt encore le sujet de notre entretien^ lorsque nous décou-

■ Affumi Ùàf fAte on dre bëntté, qui représente Tagneaa célette^ et qu'on (torte fw d#voUM« «KMBC dit de Vcit-Vevt i

Il repMaHiur U boMe mx ngatMi

*Seapulairet petits morceaux d*ëtoffe bénite, joints par des mbans, et qa'oa perte iir le cerpe quawl «a en dek «enMrie At Stapribitt»

Trimes de loin un carrosse à quatre mules. Il Tenait à nous au grand trot^ et il était accompagné de trois hommes à cheval qui me parurent bien armés et bien disposée à nous recevoir^ si nous étions assez hardis pour les insulter. Rolando fit faire halte à la troupe y pour tenir cons<;il là-dessus^ et le résultat fut qu'on attaquerait. Aussitôt il dous rangea de la manière qu'il voulut^ et nous marchâmes en liaiallle aurdevant du carrosse. Malgré les applaudissements que j'avais reçus dans le bois^ je me sentis saisi d'un graiid tremblement, et bientôt il sortit de tout mon corps une sucriir ft*oide qui ne me présageait rien de bon. Pour surcroît de bonheur, j'étais au front de la bataille, entre le capitaine et le lieutenant, qui m'avaient placé là pour m'accoutumer au feu tout d'un coup. Rolando, remarquant jusqu'à quel point nature pâtissait chez moi, me regarda de travers, et me dit d'un air brusque : Écoute, Gil Bias, songe à faire ton devoir; je f avertis que isi tu recules , je te casserai la tête d'un coup de pistolet. Tétais trop persuadé qu'il le ferait comme il le disait pour négliger l'avertissement ; c'est pourquoi je ne pensai plus qu'à recommander mon âme à Dieu, puisque je n'avais pas moins à craindre d'im côté que de l'autre.

Pendant ce temps-là, le canx>sse et les cavaliers s'approchaient. Ils connurent quelle sorte de gens nous étions; et, devinant notre dessein à notre contenance , ils s'arrêtèrent à la portée d'une escopette. Us avaient, aussi bien que nous, des carabines et des pistolets. Tandis qu'ils se préparaient à nous faire face, il sortit du carrosse un homme bien fait et richement vêtu. Il monta sur un cheval de main, dont un des cavaliers tenait la bride, et il se mit à la tête des autres. Il n'avait pour armes que son épée et deux pistolets. Encore qu'ils ne fussent que quatre contre neuf, car le cocher demeura sur son siège, ils s'avancèrent vers nous avec une audace qui redoubla mon effroi. Je ne laissai pas pourtant, bien que tremblant de tous mes membres, de me tenir prêt à tirei* mon coup; mais, pour dire les choses comme elles sont, je fermai les yeux et tournai la tête en déchargeant ma carabine ; et, de la manière que je tirai, je ne dois point avoir ce coup-là sur la conscience.

Je ne ferai point un 4étail de l'action : quoique présent, je

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