‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 173 sur 296 · LIVRE Vin, CHAP. II. Afin · texte numérisé non relu

LIVRE Vin, CHAP. II. Afin

puisqu'il fait donner des chai^€S et des gonvernêments k-qiai. bon lui semble. Le public en minmure souvent; Bfiais c^est de quoi il ne se met guère en peine : pourvu qu'il Iir0 ém paraguantes^ d'une affaire, il se soude fort peu àm épl]^ gueurs. Vous concevez bien par ce que je viens dd veiâ din^ ajouta don Diègue, quelle conduite vous aves à tenir avee im mortel si orgueilleux. Oh ! queoui, lui dis-jef laisses-mei fali^. n y aura bien du malheur si je ne me fais pas aimer de lui. Quand on connaît le défaut d'un homme à qui l'on veut phdve, il faut être bien maladrmt pour n'y pas réussir. Gda étant, reprit Montes^ , je vais vous présenter tout à l'heure «u éofi de Lerme.

Nous allâmeis dans le moment ehés ce Dihiistine; que nieiis trouvâmes dans une grande salle, occupé à donner audi^oe. Il y avait là plus de monde que ches lé roi. Je vis des pommandeurs et des chevaliers de Saint-Jacques* et de Cab^ trava' qui sollicitaient des gouvernements et des viee-royaivtés; des évéques qui, ne se portant pas bien dans leûFS diocèses, voulaient, seulement pour dianger d'alr^ deveiâr archevêques ; et de bons pères de Saint-D<Mniniqae et de Mni- FrançMs qui demandaient humblement des é^^chés. Je remai^ quai aussi des officiers réformés qui faisaient le inéme r^e qu'y avsdt fait ci-devant le capitaine GhinahiUa, e'est-à-diie qui se morfondaient dans l'attente d'une pension. Si le due ne satisfaisait pas leurs désirs, il recevait du moins leurs placets d'un air affable; et je m'aperçus qu'il répondait fort poliinent aux personnes qui lui parlaient.

Nous eûmes la patience d'attendre qu'il eût expédié toqs ces suppliants. Alors don Diègue hii dit : Monseigneur, voici Gil

* ParaguanUSf pour les gants, |»affoe qu'on se deanaift d'al^r4l)pw an pf^Mpt honnête qa'nae paire 4e gants. G'es^ ça que l'on appelle ailleurs le ppt-de-Ti|i|^ le pourboire.

* Saint-htgo on SaintnJaeqnès eit Tordre de ehevalerie la pins lasportant de t*Bspagnes il fot institue dans la doosiènie siècle, et deYÎnt fi puissaaf qu'il put, oeaune les tefnpiiers, inquiéter souvent la puissance rojal<t; mais la grande maîtrise fut réunie à la couronne, sous Ferdinand et Isabelle, en 1493. Ce fut un trali de politiqm. La devise des ebayaliers est : SanfuH AroèuÎÉ».

* Autre ordre militaire dépendant prim iti ventent de l'ordre de Ctteanx. Ces cheyaliers portèrent d'abord nn scapulaire blanc avec un petit capuchon qui leur tombait sur les épaules. En 1397 ils prirent pour habit un large manteau Uauc, orné d*'jn« croix rouge, que terminent des fleurs de lis.

Bias de SantUlane, ce jeune homme dont Votre Excellente a fidt choix pour remplir la place de don Valerio. A ces mots, le 4lttc jeta les yeux sur moi, en disant obligeamment que je l'ayais déjà méritée par les services que je lui avais rendus. Il me fit ensuite entrer dans son cabinet pour m'^itretenir en particulier, ^011 plutôt pour juger de mon esprit par ma conversation. D'abord il voulut savoir qui j'étais, et la vie que j'avais menée jusque-là. 11 exigea même de moi là-dessus une narration sincère. Quel détail c'était me demander! De mentir devant un premier ministre d'Espagne, il n'y avait pas d'apparence. D'une autre part, j'avais tant de choses à dire aux dépens de ma vanité, que je ne pouvais me résoudre à une confession générale. Gomment sortir de cet embarras? Je pris le parti de farder la vérité dans les endroits où elle aurait fait peur toute nue. Mais il ne laissa pas de la démêler malgré tout mon art. Monsieur de SantiUane, me dit-il en souriant à la fin de mon récit, à ce que je vois, vous avez été tant soit peu picaro *. Monseigneur, lui répondis-je en rougissant. Votre Excellence m'a ordonné d'avoir de la sincérité : je lui ai obéi. Je t'en sais bon gié, répliqua-t-il. Va, mon enfant, tu en es quitte à bon marché : je m'étonne que le niauvais exemple ne t'ait pas entièrement perdu. Combien y a-t-il d'honnêtes gens qui deviendraient de grands fripons, si la fortune les mettait aux mêmes épreuves !

Ami Santillane, continua le ministre, ne te souviens plus du passé; songe que tu es présentement au roi, et que tu seras désormais occupé pour lui. Tu n'as qu'à me suivre ; je vais t'apprendre en quoi consisteront tes occupations. A ces mots, le duc me mena dans un petit cabinet qui joignait le sien, et où il y avait sur des tablettes une vingtaine de registres in-folio fort épais. C'est ici, me dit-il, que tu travailleras. Tous ces registres que tu vois composent un dictionnaire de toutes les familles nobles qui sont dans les royaumes et prindpautés de la monarchie d'Espagne. Chaque livre contient, par ordre alphabétique, l'histoire abrégée de tous les gentilshonunes d'un royaume, dans laquelle sont détaillés les services qu'eux et

' Picaro, fripooi coquio, vaaHcn. PicarellOf petit fripon. Picarotif picaronaio (augmeotalif}, très*clangereux«

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leurs ancêtres ont rendus à l'État, aussi bien que los affaire^ d'honneur qui peuvent leur être arrivées. On y fait encore mention de leurs biens, de leurs mœurs, en un mot de toutes leurs bonnes et mauvaises qualités ^ ; en sorte que, lorsqu'ils viennent demander des grâces à la cour, je vois d'un coup d'oeil s'ils les méritent. Pour savoir exactement toutes ces choses, j'ai partout des pensionnaires qui ont soin de s'en informer, et de pj'en instruire par des mémoires qu'ils m'envoient ; mais, comme ces mémoires sont difPus et remplis de façons de parler provinciales, il faut les rédiger et en polh* la diction, parce que le roi se fait lire quelquefois ces registres. C*esl à ce travail, qui demande un style net et concis, que je veux t'employer dès ce moment même.

En parlant ainsi, il tira d'un grand portefeuille plein de papiers un mémoire qu'il me mit entre les mains; puis il sortit de mon cabinet, pour m'y laisser faire mon coup d'essai en liberté, le lus le mémoire, qui me parut non-seulement farci de termes barbares, mais même trop passionné. C'était pour- . tant un moine de la ville de Solsone qui l'avait composé. Sa Révérence, en affectant le style d'un honmie de bien, y déclarait impitoyablement une bonne famille catalane, et Dieu sait s'il disait la vérité ! Je crus lire un libelle diffamatoire, et je me fis d'abord un scrupule de travailler sur cela ; je craignais de me rendre complice d'une calomnie : néanmoins, tout neuf que j'étais à la cour, je passai outre, aux péiils et fortune de l'âme du bon religieux; et, mettant sur son compte toute l'iniquité, s'il y en avait, je commençai à déshonorer en belles phrases castillanes deux ou trois générations d'honnêtes gens peut-être.

J'avais déjà fait quatre ou cinq pages, quand le duc, impatient de savoir comment je m'y prenais, revint et me dit : Santillane, montre-moi ce que tu as fait ; je suis cmieux de le

* Cette vingtain» dt regiitres in-folio «l fort épais, qai contiennent l'hiftoire des fiamUles nobles d'Espagne, reviennent aux nombreux volumes manuscrits du mèiue format que tous les intendants des provinces de France avaient composés par ordre du duc de Bourgogne, en 1698. Les informations qu'on leur avait prescrit d'envoyer à ce prince roulaient particulièrement sur l'histoire des gentilshommes de chaque généralité. Le comte de Boulainvilliers en a donné l'extrait dans Vétat de la Franc», où Ton voit que plusieurs de ces mémoires historiques avaient été mal rédigés, el ressemblaient beaucoup à ceux dont parle ici le doc de Lerroe.

viHT. En même temps, jetant la vue sur mon ouvrage, il en lut le commencement avec beaucoup d'attentloq. 11 en pand si content que j'en fus sur{«is. Tout prévenu que j'étais en .ta fiBtVeur, reprit-il, je t'avoue que tu as surpassé mon attadta. Tu n'écris pas seulement avec toute la netteté et la précision que je d^irai^^ je trouve encore ton style léger et eiyoué. Ta justifies bien le cboix que j'ai fait de ta plume, et tu me congoKes de la perte de ton prédécesseur. Le ministre n'aurait pas borné là mon éloge, si le comte de Lemos, «on neveu, ne fût Tenu l'interrompre en cet endroit. Son Excellence TeipbeaMi^ - {dusieurs Ms, et le reçut d'une manière qui me fit conn4^ qu'elle l'aimait tendrement. Us s'enfermèrent tous deux pour s'entretenir en secret d'une affaire de famille, dont je parlerai dans la suite, et dont le duc ét^t alors plu^ occupé que de celles du roi.

Pendant qu'ils ét^ent ensemble, j'entendis sonner midi. Gomme je savais que les secrétaires et ks commis quittaîeni à cette heure-là leurs bureamc pour aller diner où il leur {faisait, je laissai là mon chef-<i'<£uyre, et sortis pour me rendro, > non cbe« Honteser, parce qu'il m'avait payé mes appointements, et que j'avais pris congé de lui, mais cbex le plus far meux traiteur du quartier de la cour. Une auberge ordinaira ne me convenait plus. Songis que lu es prèsenletnent au roi s ces paroles, que le duc m'avait dites, s'ofifraient sans cesse à ma mémoire, et devenaient des semences d'ambition qui germaient d'instant en instant dfuis mon esprit.

CHAP. va, — Il apprend que son poste n'est pas saps dé^grement. De Tinqqii^ude que lui cause celte nouvelle, et de la conduite qu'elle l'oblige à tenir.

J'eus grand soin, en entrant, d'apprendre au traiteur que j'étais un secrétaire du premier mini!»tre; et, en cette qua« lité, je ne savais que lui ordonner de m*appréter pour mon dîner. J'avais peur de demander quelque chose qui sentît Fépargne, et je lui dis de me donner ce qu'il lui plairait. 11 me régala bien, et l'on me servit avec des marques de considération qui me faisaient encore plus de plaisir que la bonne chère. Quand il fut question de payer, je jetai sur la table une pistole, dont j'abandonnai aux valets un quart pour 1q moins qu'il y avait de reste à me rendre. Après quoi je sortis

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