‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 175 sur 296 · LIVRE \11I, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE \11I, CHAP. III

yeux du seigneur de Calderune. Je le saluai en baissant la tôtc jusqu'à terre^ et lui demandant sa protection dans des termes dont je ne puis me souvenir sans honte, tant ils étaient pleins de soumission. Ma bassesse aurait tourné contre moi dans l'esprit d'un homme qui eût eu moins de fierté. Pour lui, il s'accommoda fort de mes manières rampantes, et me dit d'un ak même assez honnête qu'il ne laisserait échapper aucune occasion de me faire plaisir.

Là-Klessus, le remerciant avec de grandes démonstrations de zèle des sentiments favorables qu'il me marquait, je lui vouai un éternel attachement. Ensuite, de peur de l'incommoder, je sortis, en le priant de m'excuser si je l'avais interrompu dans ses importantes occupations. Sitôt que j'eus fait une si indigne démarche, je me retirai plein de confusion, et je gagnai mon bureau, où j'achevai l'ouvrage qu'on m'avait chargé de faire. Le duc ne manqua pas d'y venir dans la matinée. Il ne fut pas moins content de la fin de mon travail qu'il l'avait été du commencement, et il me dit : Voilà qui est bien. Ecris toi-même, le mieux que tu pourras , cette histob*e abrégée sur le registre de Catalogne. Après quoi, tu prendras dans le portefeuille mi autre mémoire, que lu rédigeras de la même manière. J'eus une assez longue convei'sation avec Son Excellence, dont l'air doux et familier me charmait. Quelle différence il y avait d'elle à Caldecone! C'étaient deux figures bien contrastées.

Je dînai ce jour-là dans une auberge où l'on mangeait à juste prix, et je résolus d'y aHer tous les jours incognito, jusqu'à ce que je visse l'effet que mes complaisances et mes souplesses produiraient. J'avais de l'argent pour trois mois tout au plus. Je me prescrivis ce temps-là pour travailler aux dépens de qui il appartiendrait, me proposant, les plus courtes folies étant les meilleures, d'abandonner après cela la cour et son clinquant, si je n'en recevais aucun salaire. Je fis donc ainsi mon plan. Je n'épargnai rien pendant deux mois pour plaire à Calderone : mais il me tint si peu de compte de tout ce que je faisais pour y réussir, que je désespérai d'en veuii* à bout. Je changeai de conduite à son égard. Je cessai de lui faire la cour ; et je ne m'attachai plus qu'à mettre à profit les moments d'entretien que j'avais avec le duc.

411 GIL ÉLAS.

Chap. iv. — Gil Bias gagne la faveur du duc de terme, qui le rend dépositaire d'un

secret important.

Quoique monseigneur ne fit, pour ainsi dire, que paraître et disparaître à mes yeux tous les jours, je ne laissai pas insensiblement de me rendre si agréable à Son Excellence, qu'elle me dit une après-dînée : Écoute, Gil Bias , j'aime le caractère de ton esprit , et j'ai de la bienveillance pour toi* Tu es un garçon zélé, fidèle, plein d'intelligence et de discrétion. Je ne crois pas mal placer ma confiance en la donnant à un pareil sujet. Je me jetai à ses genoux lorsque j'eus en-r tendu ces paroles; çt, après avoir baisé respectueusement une de ses mains qu'il me tendait pour me relever, je lui répondis ; Est-il bien possible que Votre Excellence daigne m'honorer d'une si grande faveur? Que vos bontés vont me faire d'ennemis secrets ! Mais il n'y a qu'un bomme dont je redoute la haine : c'est don ftodrigue de Calderone*

Tu ne dois rien appréhender de ce côté-là, reprit le duc. Je connais Calderone ; il est attaché à moi depuis son enfance. Je puis dire qiie ses sentiments sont si conformes aux miens, qu*il chérit tout ce que j'aime comme il hait tout ce qui me déplaît. Au lieu de craindre qu'il n'ait de l'aversion pour toi, tu dois au contraire compter sur son amitié. Je compris par là que le seigneur don Rodrigue était un fin matois; qu'il s'était emparé de l'esprit de Son Excellence, et que je ne pouvais trop garder de mesures avec lui.

Pour commencer, poursuivit le duc, à te mettre en possession de ma confidence, je vais te découvrir un dessein que je médite. Il est nécessaii*e que tu en sois instruit, pour te bien acquitter des commissions dont je prétends te charger dans la suite. Il y a déjà longtemps que je vois mon autorité généralement respectée, mes décisions aveuglément suivies, et que je dispose à mon gré des charges, des emplois, des gouvernements, des vice-royautés et des bénéfices. Je règne, si j'ose le dire, en Espagne. Je ne puis pousser ma fortune pius loin. Mais je voudrais la mettre à l'abri des tempêtes qui commencent à la menacer; et, pour cet eflet, je souhaiterais d'avoir pour successeur au ministère le comte de Lemos> mon neveu.

Le ministre, en cet endroit de son discours, remarquant

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