NOTICE SUR LE SAGE
Le Sage, né en i668, mourut en i747, et dans cette vie de quatre-vingts ans, il assista à la fin du siècle de Louis XIV et au commencement du siècle de Louis XV ; siècles si différents quoique si proches : l'un, tout brillant de la majesté des arts et des prestiges de l'imagination, où la France, comme enivrée au milieu des pompes de la victoire et des prodiges du luxe royal, semblait ne plus connaître d'autre langage que la poésie, et d'autre éloquence que celle de l'inspiration, oîi la littérature, sous les auspices de nos grands hommes, s'élançait de son berceau déjà toute formée, siècle d'enthousiasme où tout paraissait grand comme ce roi qui, jeune encoi*e, commandait à la nature conune à l'Em^ope, et qui, entouré de poètes et d'architectes, de guerriers et de magistrats, voyait s'élever à son ordre Athalie ou Versailles, et se délassait de ses victoires en fondant ses lois; l'autre, moins majestueux et moins auguste, où l'esprit d'examen remplaça Tenthousiasme, où l'homme, impatient du joug, discuta ses admh*ations littéraires comme ses croyances religieuses, et s'appuyant sur le doute pour arriver à une réalité désenchantée, sembla oublier qu'il y a dans l'empire des arts une sorte de duperie pleine de charmes, qu'il faut respecter pai* intérêt pom^ nos plaisirs. Le Sage vécut dans une de ces époques où Tesprit qui doit dominer le siècle ne paraît enc43re que jpar de timides essais, et où la littérature indécise s'agite entre l'imitation respectueuse du passé et le désir de son indépendance à venir : mais ce n'est point chez lui qu'il faut chercher les traces du mélange des idées anciennes et des idées nouvelles; ce n'est point dans ses ouvrages qu'on peut voir les deux littératures se rapprocher el s'unh* quoique
' Cet éloge de Le Sage a remporté l'accessit au concours de rAcadémie française, en 1822. M. SaintpMarc Girardin avait alors vingt et nn ans.
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NOTICE SUR LB SAGE. VI i
de Sôgovic, jamais^ dans Tamertume de ses douleurs, il ne lui cichappe un mot d'étonnement ni de plainte sur les formes de cette captivité si brusque et si soudaine. L'esprit philosophique est peint en quelque sorte dans l'homme aux pour' quoi de La Fontaine; Le Sage ne cherche jamais le pourquoi^ et son silence n'est pas une discrétion respectueuse oa um^ réticence épigi^ammatique; c'est une ignorance sincèiv d naïve.
Considérons un instant l'élat de la société, la condition des hommes de lettres teUe qu'elle était encore vers la fin du règne de Louis XIV, et enfin la vie et les liaisons de Le Sage : peut-être cet examen nous apprendra-l-il pourquoi Le Sage ne ressentit qu'à peine Tinfluence des idées nouvelles.
Lorsque, jeune et sans autre richesse que son talent. Le Sage arriva à Paris , Louis XIY était encore dans tout Téclat de sa puissance : Catinat et Luxembourg avaient succédé à Turenne et à Condé ; Racine, Boileau, La Fontaine, soutenaient la gloii*e de la littérature. Tout ce qui composait l'esprit du siècle, cette disposition d'une raison discrète sans être crédule, qui sait respecter également les mystères du pouvoir et ceux de la religion ; cette déférence natui*elle devant une autorité consacrée par la victoire et pai* les hommages du génie; cette crainte des innovations que venait confirmer le souvenir des ^rements de la fronde, tout enfin imprimait dans les esprits des habitudes de calme et de gravité qui éloignaient la littérature des spéculations hardies du scepticisme : telles furent les premières impressions de Le Sage ; elles ne s'effacèrent jamais. Loi*sque les dégoûts qu'il essuya à la Comédie Française le forcèi'ent d'abaisser son talent jusqu'aux pièces de la foire, il vécut avec Piron, Fuselier, d'Orneval, quelques autres encore, et Crébillon lui-même, qui venait souvent s'asseoir à leur table, et égayer parmi eux sa muse sombre et tragique ; mais la liberté même et l'indépendance de lem* société ne passa pas dans ses ouvrages, non plus que dans ceux de ses compagnons de plaisirs et de travaux. On vit alors dans la littérature une sorte d'école intermédiaire d'écrivains appartenant par le» caractère de lem's ouvrages au siècle do Louis XIV, et par l'indépendance de leur vie et de leur esprit au siècle de Louis XV, formée d'hommes ingénieux et pénc-