LIVRE r, crak XII
pouvez arrêter ce galant sur ma parole; je ne crains pas de m'exposer à lui faire réparation d'honneur : je suis sûr qne c'est un de ces voleurs qui ont une retraite inconnue en ce pays-ci.
A ce discours, qui m'apprenait que ce cavalier était le gentilhomme volé dont j'avais par malheur toute la dépouille. Je demeurai surpris, confus, déconcerté. Le corrégidor, que sa charge obligeait plutôt à tirer ime mauvaise conséquence de mon embarras qu*à l'expliquer favorablement, jugea que Tac* cusation n'était pas mal fondée; et présumant que la dame pouvait être complice, il nous fit emprisonner tous deux séparément. Ce juge n'était pas de ceux qui ont le regard terrible; il avait l'air doux et riant. Dieu sait s'il en valait mieux pour cela! Sitôt que je fus en prison, il y vint avec ses deux ftirets, c'est-à-dire ses deux alguazils; ils entrèrent d'un air joyeux; il semblait qu'ils eussent un pressentiment qu'ils allaient faire une bonne affaire. Ils n'oublièrent pas leur bonne coutume : ils commencèrent par me fouiller. Quelle aubaine pour ces messieurs ! Ils n'avaient jiamais peut-être fait un si bon coup. A chaque poignée de pistoles qu'ib tiraient, je voyais leurs yeux étinceler de joie. Le corrégidor surtout paraissait hors de lui-même. Mon enfant, me disait-il d'un ton de voix plein de douceur, nous faisons notre charge : mais ne crains rien; si tu n'es pas coupable, on ne te fera point de n^al. Gependint ils vidèrent tout doucement mes poches, et me prirent ce que les voleurs mêmes avaient respecté, je veux dire les quarante ducats de mon oncle. Us n'en demeurèrent pas là : leurs Huim^ avides et infatigables me parcoururent depuis la tête jusqu'aux pieds; ils me tournèrent de tous côtés, et me dépouillèrent pour voir si je n'avais point d'argent entre la peau et la chemise. Je crois qu'ils m'auraient volontiers ouvert le ventre pour voir s'il n'y en avait point dedans. Après qu'ils eurent si bien fait leur charge, le corrégidor m'interrogea. Je lui . contai ingénument tout ce qui m'était arrivé. Il fit écrire ma déposition; puis il sortit avec ses gens et mes espèces^ me laissant tout nu sur la paille.
0 vie humaine! m'écriai- je ^ quand je me vis seul et dans cet état, que tu es remplie d'aventures ittzarres et de contretemps 1 Depuis que je Suis sorti d'Oviédo, je n'^rouve que dee
48 GIL Blas.
disgrâces : à peine suis-je hors d'un péril ^ que je retombe dans un autre. En arrivant dans cette ville^ j'étais bien éloigné de penser que j'y ferais sitôt connaissance avec le corrégidor. En faisant ces réflexions inutiles , je remis le maudit pourpoint et le reste de rhabillement qui m'avait porté malheur; puis, m'exhorlant moi-même à prendre courage : Allons, dis-je, Gil Bias, aie de la fermeté; songe qu'après ce temps-ci il en viendra peut-être un plus heureux. Te sied-il bien de te désespérer dans une prison ordinaire, après avœr fait un si pénible essai de patience dans le souterrain? Mais^ hélas, ajoutai-je tristement, je m'abuse. Comment pourrai-je sortir d'ici? On vient de m'en ôter les moyens, puisqu'un prir sonnier sans argent est un oiseau à qui l'on a coupé les aÛes.
Au lieu de la perdrix et du lapereau que j'avais fait mettre à la broche, on m' appointa un petit pain bis avec une cruche d'eau, et on me laissa ronger mon frein dans mon cachot. J'y demeurai quinze jours entiers sans voir personne que le concierge, qui avait soin de venir tous les matins renouveler ma provision. Dès que je le voyais, j'affectais de hii parler^ je tâchais de lier conversation avec lui pour me désennuyer un peu : mais ce personnage ne repondait rien à tout ce que je lui disais; il ne me fut pas possible d'en tii*er i|ne parole; il entrait même et sortait le plus souvent sans me regarder. Le seizième jour, le corrégidor parut, et me dit : Enfin, mon ami, tes peines sont finies ; tù peux t'abandonner à la joie ; je viens t'annoncer une agréable nouvelle. J'ai fait conduire à Burgos la dame qui était avec toi; je l'ai interrogée avant son dépai-t, et ses réponses vont à ta décharge. Tu seras élargi dès aujourd'hui, pourvu que le muletier avec qui tu es venu de Pegnafior à Cacabelos, connue tu me Tas dit, coih firme ta déposition. 11 est dans Astorga. Je Tai envoyé chercher; je l'attends : s'il convient de l'aventure de la question, je te mettrai sur-le-champ en liberté.
Ces paroles me réjouirent. Dès ce moment, je me crus hors d'affaire. Je remerciai le juge de la bonne et brieve justice qu'il voulait me rendre; et je n'avais pas encore achevé mon compliment, que le muletier, conduit par deux archers, arriva. Je le reconnus aussitôt ; mais le bourreau de muletier, qui sans doute avait vendu ma valise avec tout ce qui était
UYRE I, CHAP. XIII. 49
dedans, craignant d'être obligé de restituer l'argent qu'il en a^ait touché, s'il avouait qu'il me reconnaissait, dit eflrontément qu'il ne savait qui j'étais, et qu'il ne m'avait jamais vu. Ah ! traître, m'écriai-je, confesse plutôt que tu as vendu mes hardes, et rends témoignage à la vérité. Regarde-moi biea .: je suis un de ces jeunes gens que tu menaças de la question dans le bourg de Gacabelos, et à qui tu fis si grand'peur. Le muletier répondit d'un air froid que je lui parlais d'une chose dont il B*avait aucune connaissance ; et comme il soutint jusqu'au bout que je lui étais inconnu, mon élargissement fut remis à une autre fois. Mon enfant, me dit le cor* régidor^ tu vois bien que le mule^^r ne convient pas de ce que tu as déposé; ainsi je ne puis te rendre la liberté, quelque envie que j^en aie. U fallut m'armeM'une nouvelle patience, me résoudre à^ieûner encore au pain et à l'eau, et à voir le silencieux concierge. Quand je songeais que je ne pou* vais me tirer des griffes de la justice, bien que je n'eusse pas commis le moindre crime, cette pensée me mettait au désespoir; je regrettais le souterrain. Dans le fond, disais-je, j'y avais moins de désagrément que dans ce cachot : je faisais .bonne chère avec les voleurs , je m'entretenais avec eux agréablement, et je vivais dans la douce espérance de m'échapper; au lieu que, malgré mon innocence, je serai peutêtre trop heureux de sortir d'ici pour aller aux galères.
CHAP. Xm. — Par qnel hasard Gil Bias sortit enfin de prison, et où il alla.
Tandis que je passais les jours à m'égayer dans mes réflexionsy mes aventures, telles que je les avais dictées dans ma dépoâtion, se répandirent dans la ville. Plusieurs personnes me voulurent voir par curiosité. Ils venaient l'un après l'autre se présenter à une petite fenêtre par où le jour entrait dans ma prison, et lorsqu'ils m'avaient considéré quelque temps, ils s'en allaient. Je fus surpris de cette nouveauté. Depuis que j'étais prisonnier, je n'avais pas vu un seul homme se montrer à cette fenêtre, qui donnait sur une cour où régnaient le silence et l'horreur. Je compris par là que je faisais du bruit dans la ville ; mais je ne savais si j'en devais concevoir un bon ou un mauvais présage.
Ua de ceux qui s'offrirent des premiers à ma vue fut le
56 CSL BLAS.
petit chantre de Mondognedo^ qui avait aussi MêÉ que tiH^ craint la question et pris la fuite, Je le reeonnus, et il né feignit point de me méconnaître. Nous nous sahiftam de part et d'autre; puis nous nous engageâmes dans un long entre* tien. Je fus obligé de fledre un nouveau détail de fiaes avetK tureS; ce qui produisit deux effets dans l'esprit de mes auditeurs : je les fis rire^ et je m^attirai leur pitié« De'se» edté> le diantre me conta oe qui s'était passé dans l-Mtellerie dé Cacabelos^ entre le muletier et la jeune femme^ api^ qu^e terreur panique noua tn eut éoart^; en xm mot^ il m'^i^prit tout ee que jHm ai dit ri-devant. Ensuite^ prenant eeti^ dé moi) il me promit que, si^^ perdre de temps, il allait travail 1er à ma délivrance AkirB toqtes les persoraMs qui étaient venues là comme i|| Far curiosité me témoignèrent qtie mcm malheur excitait leur compassion^ i|l m^ttsm^^roit même qà*i\s se joindraient au petit chantre, et iërale»! ieol leur possible pour me proeurer la Hberté.
Us tinrent effectivement leur promesse. Bsp^uièrmit en ma ikvcur au corrégidor, qui, ne drâtant plus de mcrnhmecascey iuilout lorsque le chantre lui eut conté oe quil savait, viiit^ trois semaines après, dans ma prison. Gil Bias, me dit-il, je« pourrais encore te retenir iei, si j'étais un juge j^ue sév^; mais je ne veux pas traîner les choses en longueur : vtf^ttt es libre; tu peux sortir quand il te plaira. Mais, dishmoi, poursuivit-il, si Ton te menait dans la forêt pù est k souterrain, ne pourraîs-tu pas le découvrir? Non, seigneur, lui répDn4is*je : eoipme je n'y suis entré que la nuit, et que j*en luis sorti Hvai^t le jour, il ine aérait impossible die reeoimattre l'endroit où U est. tà-d^us, le juge se retnra, en 4isant qii'it «^it ordonner ai^ concierge de m^oiuvrir )es portes. En effet, vn mome»t après, J|e geôlier vint dans mon cachot avec ud de ses guichetiers qui portait un paquet de toile, ils mA&t^ ]|^^nt tous deux, d'un aij grave, et sans me dire un seid mol, moi^ pourpoint et mon ha^t-de-chausses qui étaient d'im drap Q^ et pr^que neuf; puis, m'ayant revêtu d'une vieille souveuille, ils me fièrent dehors par les épaules.
Ia confusion que j'avais de me voir si mal équipé modérait la joie qu'ont ordinairement les prisonniers qui recocH vrent le^r Utv^t^. ¥^{m t^ulé de sortir de fa| ville à l'heure