LIVRE IX ^ CHAP. VI
qu'on pût expliquer le texte en ma fayeiir, je me défiais des commentaires qu'elle me faisait. Elle se moqua de ma défiance, demanda du papier et de Tencre à son amie^ et me dit : Seigneur chevalier^ écrivez tout à l'heure à dona Helena en amant désespéré. Peignez-lui vivement vos souffrances^ et surtout plaignez-vous de la défense qu'elle vous fait de paraître à vos fenêtres. Promettez d'obéir, mais assurez qu'il vous en coûtera la vie. Tournez-moi cela comme vous le savez si bien faire, vous autres cavaliers, et je me charge du reste. J'espère que l'événement fera plus d'honneur que vous n'en faites à ma pénétration.
J'aurais été le premier amant qui, trouvant une si belle occasion d'écrire à sa maîtresse, n'en eût pas profité. Je composai une lettre des plus pathétiques. Avant que de la plier, je la montrai à Felicia, qui sourit après l'avoir lue, et me dit que si les femmes savaient l'art d'entêter les hommes, en réccmipense les hommes n'ignoraient pas celui d'enjôler les femmes. La soubrette prit mon billet, en m'assurant qu'il ne tiendrait pas à elle qu'il ne produisît un bon effet; puis, m'ayant recommandé d'avoir soin que mes fenêtres fussent fermées pendant quelques jours, elle retourna chez don Georges.
Madame, dit-elle en arrivant à dcma Helena, j'ai rencontré don Gaston. U n'a pas manqué de venir à moi, et de vouloir me tenir des discours flatteurs. U m'a demandé d'une voix . tremblante, et ccnnme un coupable qui attend son arrêt, si je vous avais parlé de sa part. Alors, prompte à exécuter vos ordres, je lui ai coupé brusquement la parole. Je /ne suis déchaînée contre lui, je l'ai chargé dlnjures, et laissé dans la rue étourdi de ma pétulance. Je suis ravie, reprit dona Helena, que vous m'ayez débarrassée de cet importun; mais il n'était pas néc>essaire de lui parler bnitalement, il faut toujom s qu'une fille ait de la douceur. Madame, répliqua la suivante, on ne se défait pas d'un amant passionné par des paroles prononcées d'un air doux ; on n'en vient pas même toujours à bout par des fureurs et des emportements. Don Gaston, par exemple, ne s'est pas rebuté. Après l'avoir accablé d'injures, comme je vous l'ai dit, j'ai été chez votre parente, où vous m'avez envoyée. Cette dame, par malheur, m'a retenue trop longtemps; je dis ti'op. longtemps, puisqu'on revenant j'ai re-
trouvé mon homme. .Je ne m'attendais plus à le revoir. Sa vue m'a troublée^ mais si troublée i que ma langue, qui ne me manque jamais dans Toccasion^ n'a pu me fournir une parole» Pendant ce temps^à, qu'a-t-il fait? Il a profité de mon silence 9 ou plutôt de mon désordre : il m'a glissé dans kl main un papier que j'ai gardé sans savoir ce que je faisais, et il a disparu dans le moment.
Bn parlant ainsi, elle tira de son sein ma lettre, qu'elle re* mit tout en badinant à sa maîtresse, qui, l'ayant prise comme j^our 8*en divertir, la lut à bon compte, et ût ensuite la réservée. En vérité, Felicia, dit-elle d'un air sérieux à sa suii^ante, vous ête» une étourdie, une folle, d'avoir reçu ce billet <Jtte peut penser de cela don Gaston, et qu'en dois-je croire moi-même f Vous me donnez lieu, par votre conduite, de me défier de votre fidélité, et à lui de me soupçonner d'être sensible à sa passion» Hélas ! peut-être sHmagine-t-il en cet instant que je lis et relis avec plaisir les caractères qu'il a tracés: ▼oyez à quelle honte vous exposez ma fierté. Oh ! que non, madame, lui répondit la soubrette, il ne saurait avoir cette pensée ; et, supposé qu'il l'eût, il ne l'aïu^a pas longtemps. Je lui dirai, à la première vue, que je vous ai montré sa lettre, que vous l'avez regardée d'un air glacé, et qu'enfin, sans la lire, vous l'avez déchirée avec un mépris froid. Vous pourrez hardiment, reprit dona Helena, lui jurer que je ne Tai point lue. Je serais bien embarrassée s'il me fallait seulement en dire deux paroles. La fille de don Georges ne se contenta pas de parler de cette sorte, elle déchira mon billet, et défendit à sa suivante de l'entretenir jamais de moi.
Gomme j'avais promis de ne plus faire le galant à mes fenêtres, puisque ma vue déplaisait, j[e les tins fermées pendant plusieurs jours, pour rendre mon obéissance plus touchante. Mais, au défaut des mines qui m'étaient interdites, je me préparai, à donner de nouvelles sérénades à ina cruelle Hélène. Je me rendis une nuit sous son balcon avec des musiciens, et. déjà les guitares se faisaient entendre, lorsqu'un cavalier, l'épée à la main, vint troubler le concert, en frappant à droite et à gauche sur les concertants, qui prirent aussitôt la fuite. La fureur qui animait pet audacieux excita la mienne. Je m'avance pour le punif^ et nous commençons un rude com-