‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 213 sur 296 · LIVRE VL, CHAP. IX. è · texte numérisé non relu

LIVRE VL, CHAP. IX. è

main, mon confident et moi» après que j'eus dit adieu à €!ogolloSy et remercié mille fois Tordeaillas de tous les témdgnagcs d'amitié que j'avais reçus de lui. Nous prîmes gaiement la route de Madrid^ pour aller retirer des mains du seigneur Gabriel nos deux sacs^ où il y avait dans chacun cinq cents doublons. Chemin faisant^ mon associé me dit : Si nous ne sommes pas asseï riches pour acheter une ten*e magnifique, nous pourrons en avoir du moins une raisonnable. Quand nous n'aurions qu'une cabane^ lui répondis-je^ j'y serais satis« fait de num sort. Quoique je sois à peine au milieu de ma carrière^ je me sens revenu du monde, et je ne prétends plus vivre que pour moi. Outre cela, je te dirai que je me suis formé des agréments de la vie champêtre une idée qui m'enchante, et qui m'en fait jouir par avance, lime semble déjà que je vois l'émail des jHrairies, que j'entends chanlei* les i*ossignols et murmurer les ruisseaux : tantôt je ci*ois prendi'e le divertissement de la chasse, et tantôt celui de la pèche. Imagine-toi, mon ami, tous les différents plaisirîs qui nous attendent dans la solitude, et tu en seras charmé comme moi. A l'égard de notre noumture, la i^us simple sera la meilleure. Un morceau de pain pourra nous contenter : quand nous serons pressés de la faim,^ nous le mangerons avec un appétit qui nous le fera trouver excellent. La volupté n*est point dans la bonté des aliments exquis, elle est toute eu nous; et cela est si vrai, que mes repas les plus délicieux ne sont pas ceux où je vois régner la délicatesse et l'abondance. Là frugalité est une source de délices n^erveilleuse pom* la santé. Avec votre permission, seigneur Gil Bias, interrompit mon secrétaire, je ne suis pas tout à fait de votre sentiment sur la prétendue frugalité dont vous voulez me faire fête. Pourquoi nous nourrir comme des Diogenes? Quand nous ne ferons pas si mauvaise chère, nous nç nous en poiierons pas plus mal. CroyezHnoi, puisque nous avons. Dieu merci, de quoi rendi*e notre retraite agitable, n'en faisons pas le séjour de la faim et de la pauvreté. Sitôl que nous aurons une terre, il faudra la munir de bons vins, et de toutes les autres provisions convenables à des gens d'esprit qui tie quittent pas le commerce des hommes pour renoncer aux commodités de la vie, mais plutôt poHr en jouir avec plus de ii*auquillitc. a Ce qu'on a

SM on. BLAS,

» dans sa maison , dit Hésiode, ne nuit pas^ au tieu qae oê » qu'on n'y a point peut nuire. Il vaut mieux, aJoutM^^il, » posséder chet soi les choses nécessaires que de souhaiter de » les aYoir. »

Gonunent diable, monsieur Seipfon , interroÉnpIs^}» à naoa tour^ TOUS connaissez les poètes grecs! Et eh aTez^ous fait connaissance avec Hésiode? Ghes un savant, me r^poadiML J'ai servi quelque temps à Salamanque un ^pédant qui était un grand coounentateur ^. 11 vous faisait en moins de rien un gros volume. 11 le composait de passages hébreux, grecs et latins, qu'il tirait des livres de sa l^bliothèque et traduisait en castillan. Gomme j'étais son copiste, j'ai retenu je ne sais combien de sentences^ aussi remarquables que celles que je viens de citer. Gela étant, lui répliquai^je, vous aves la mémoire bien ornée. Mais, pour revenir à notre projet, dans quel royaume d'Espagne jugez-vous à propos que nous^alUons établir notre résidence philosophique? J'opine pourTAragon, repartit mon confident. Nous y trouverons des endrcats alarmants, où nous pourrons mener une vie délicieuse. Eh bien! lui dis-je, soit; arrêtons-nous à l~Aragon; j'y consens^ Puissions-nous y déterrer un séjour qui me fournisse tousles plai^ sirs dont se repaît mon imagination !

CHAP. X. — Ce quMli firent en arrivant à Madrid. Quel homme Gil B]aa rencontra daD9 la rue ; et de quel ëTënement celte rencontre fut suivie.

Lorsque nous fûmes arrivés à Madrid, nous allâmes des^ cendre à un petit hôtel garni où Scipion avait logé dans ses voyages; et la première chose que nous fîmes fut de nous rendi*e chez Salero pour retirer de ses mains nos doublons. 11 nous reçut parfaitement bien, et me témoigna beaucoup do joie de me voir en liberté. Je vous proteste, ajoutart-il, que j'ai été si sensible à votre disgrâce, qu'elle m'a dégoûté de l'alliance des gens de cour. Leurs fortunes sont trop eu l'air. J'ai marié ma ÛUe Gabriella à un riche négociant Vous ave? fort hietï fait, lui répondis-je : outre que cela est plus solide, c'est qu'un bourgeois^ qui devient beau-père d'un homme de qualité n'est pas toujours content de monsiem* son^endi^e.

Puis, changeant de discours et venant au lait : Seigneur

* Ignado de Ipinga, dont Scipion rqMolenî phit amplement dans fon Bistdre*

LITRE IX, CHAP. X. ^'à^

Gabriel, poursuÎTÎs-je, ayea, s'il tous plaît, la bonté de noui remettre les deux mille pistolea que... Votre argent e«t tout prêt, interrompit Torfëvie, qui, nous ayant fait passer dans son cabinet, nous montra deux sacs où ces mots étaient écrits sur des étiquettes : « Ces sacs de doublons appartiennent au » seigneur Gil Bias de SantîUane. )> Voilà, me dit-il, le dépôt tel qu'il m'a été confié.

Je rendis grâces à Salero du plaisir qu'il m'avait fait; et, fort consolé d'airoir perdu sa fille, nous emportâmes les sacs à notre hôtel, où nous nous mîmes à visiter nos doubles pistôles. Le <îompte s'y trouva, à cinqiiante près, qui avaient été employées aux frais de mon élargissement. Nous ne songeâmes plus qu'à nous mettre en état de partir pour TAragon. Mon secrétaire se chargea du soin d'acheter une chaise i^ulante et deux mules. De mon côté, je fis provision de linge et d'habils. Pendant que j'allais et venais dans les rues en foisant mes emplettes, je rencontrai le baron de Steinbach, cet officia de la garde allemande chez lequel don Alphonse avait été élevé.

Je saluai ce cavalier allemand^ qui, m'ayant aussi reconnu, vint à moi et m'embrassa. Ma joie est extrême, lui dis-je> de revoir votre seigneurie dans la meilleure santé du monde, et de trouver en même temps l'occasion d'apprendi'e des nouvelles de mes chers seigneurs don César et don Alf^nse de Leyva. Je puis vous en dii-e de certaines, me répondit-*!!, puis* qu'ils sont tous )ieux actuellement à Madrid, et de plus logés dans ma maison. U y a près de trois mois qu'ils sont venus dans cette ville pour remercier le roi d'un bienfait que don Alphonse a reçu en reconnaissance des services que ses aïeux ont rendus à l'État. 11 a été hit gouverneur de la ville de Valence, sans qu'il ait demandé ce poste, ni prié personne de le solliciter pour luL Rien n'est phis gracieux, et cela fait voir que notre monarque aime à récompenser la valeur.

Quoique je susse mieux que Steinbach ce qu'il en fallait penser, je ne fis pas semblant d'avoir la moindre connais^ sance de ce qu'il me contait. Je lui témoignai une si vive impatience de saluer mes anciens maîtres, que pour la satisfaire il me mena chez lui sur-le-champ. J'étais cmieux d'éprouver don Alphonse, et de Juger^ pdr la réception qu'il me ferait^

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s'il lui restait eocare qadqae affedioD poor moL Je le troa- Tai dans une salle^ oil il jouait aux échecs avec la baraoBe de Steinbach. Il quitta le jeu et se leva dès quil m'aperçoL 11 s'avança vers moi avec transport, et me pressant la tête entre ses bras : Santillane, me dit-il d'un air qui marquait une véritable jde, vous m'êtes donc enfin rendu! J'en suis charmé. 11 n'a pas tenu à mm que nous n'ayons toi^ours été fflisemble^ Je vous avais prié, sll vous en souvient, de ne^vous pas retirer du château de Leyva. Vous n'aves point eu d'égard à ma prière. Je ne vous en fais pourtant pas un crime^ je vous sais même bon gré du motif de votre retraite. Ma» depuis ce temps-là vous auriez dû me dcmner de vos nouvdles, et m'épargner la peine de vous faire chercher inutilement à Grenade, où don Femand, mon beau-trère, m'avait mandé que vous étiez.

Après ce petit refvoche, ctHitinua-t-ii, apprenez-moi ce que vous faites à Madrid. Vous y avez apparemment quelque emploi. Soyez persuadé que je prends plus de part que jamais à ce qui vous regarde. Seigneur, lui répondis-je, il n'y a pas quatre mois que j'occupais à la cour un poste assez considérable. J'avais l'honneur d'être secrétaire et confident du duc de Lerme. Serait-il possible? s'écria don Alphonse avec un extrême étonnement. Quoi! vous auriez été dans la confidence de ce premier ministre? J'ai gagné sa faveur, repris-je, et je Tai perdue de la manière que je vais vous le diie. Alors je lui racontai toute cette histoire, et je finis moâ récit par la résolution que j'avais prise d'acheter, du peu de bien qui me restait de ma prospérité passée, une chaumière pour y aller mener une vie retirée.

Le fils de don César ^ après m^avoir écouté avec beaucoup d'attention, me répliqua : Mon cher Gil Bias, vous savez que je vous ai toujours aimé. Vous m'êtes encore plus cher que jamais, et il faut que je vous en donne des marques, puisque le ciel m'a mis en état d'augmenter vos biens. Vous ne serez plus le jouet de la foriune. Je veux vous affranchir de son pouvoir, en vous rendant maître d'un bien qu'elle ne pourra vous ôter. Puisque vous êtes dans le dessein de vivre à la campagne, je vous donne une petite terre que nous avons auprès de lirias, à quatre lieues de Valence. Vous la connais*

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