LIVRE \, CHAP. 1. $C
en était tout confus. Pour le tirer d'embarras^ je changeai <le matière; et un moment après je pris congé^de lui, en Texlior* tant à tenir toujours bon contre les nouveaux ][Nraticiens. Courage, lui dis-je, seigneur Sangrado; ne vous lassez point de décrier le keitnès, et frondez sans cesse la saignée du pied. Si, malgré vôtre zèle et voti*e amour pom* V orthodoxie médicale, cette engeance empirique vient à bout de ruiner la dis* cipline, vous aurez du moins la consolation d'avdr fait tous vos efforts pour la maintenir.
Gomme nous nous en retournions à Tbôtellerie, mon secrétaire et moi, nous entretenant tous deux du caractère réjouissant et original de ce docteur, il passa près de nous dans la rue un homme de cinquante-cinq à soixante ans, qui mai*chait les yeux baissés, tenant un gros chapelet à la main. Je le considérai attentivement, et le reconnus sans peine poui* le seigneui' Manuel Ordonnez, ce bon administrateur d'hôpital^ dont il est fait une mention si honorable dans le premier tome de mon histoire i. Je Tabordai avec de grandes démonstrations de respect, en disant : Serviteur au vénérable et disci*et seigneur Manuel Ordonnez, Thomme du monde le plus propre à conserver le bien des pauvi-es. A ces mots il me regai'da fixement, et me répondit que mes tmts ne lui étaient pas inconnus, mais qu'il ne pouvait se rappeler où il m'avait vu. Je n'en suis point étonné, repris-je, il n'est pas étonnant que vous n'ayez pas fait attention à moi; j'allais chez vous dans le temps que vous aviez à votre service un de mes amis, nommé Fal)rice Nunez. Ah! je m'en souviens présentement, repartit l'administrateur avec un souris malin, à telles enseignes que vous étiez tous deux de bons enfants ;^ vous avez fait ensenà>le bien des tours de jeunesse. Eh ! qu'est-il devenu, ce pauvre Fabrice? Toutes les fois que je pense à lui, j'ai de Tinquiétude sur ses petites affaires.
C'est pour vous en apprendre des nouvelles, dis-je au seigneur Manuel, que j'ai pris la liberté de vous arrêter dans la rue. Fabrice est à Madrid, où il s'occupe à faire des œuvres mêlées. Qu'appelez-vous des œuvres mêlées? me répliqua-t-il. Cela me paraît équivoque. Je veux dn*e, lui repaitis-je, qu'il
*ii>re ), cliaiiitrc xvil; livre II, chapitres I, Il cl »ur\aal$.
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écrit en vers et en prose; il lait des comédies et des romans: en un mot, c'est un garçon qui a du génie^ et qui est reçu fort agréablement dans les bonnes maisons. Mais, dit l'administra* teur, comment est-il avec son boulanger? Pas si bien, lui répondis-je, qu'avec les personnes de condition; entre ^nous, je ne le crois pas fort riche. Oh I je n'en doute nullement, reprit Ordonnez. Qu'il fasse sa cour aux grands seigneurs tant qu'il lui plaira; ses complaisances, ses flatteries, ses bassesses, lui rapporteront encore moins que ses ouvrages. Je vous le prédis^ vous le verrez quelque jour à l'hôpital.
Cela pourra bien être, lui répliquai-je ; la poésie en a amené là I^n d'autres. Mon ami Fabrice aurait beaucoup mieux lait de demeurer attaché à Votre Seigneurie ; il roulerait aujourd'hui sur l'or. Il serait du moins fort à son aise, dit Manuel. Je l'aimais, et j'allais, en relevant de poste en poste, lui procurer dans la maison des pauvres im établissement solide, lorsqu'il lui prit fantaisie de donner dans le bel esprit. L'insensé! il composa une comédie qu'il fit représenter par des comédiens qui étaient dans cette ville ; la pièce réussit^, let la tête tourna dès ce moment à l'auteur. Il se crut un nouveau Lope de Yega; et, j^éférant la fumée des applaudissements du public aux avantages réels que mon amitié hii prépai'ait, il me deftianda son congé. Je voulus, par compassion, lui faire changer de sentiment; je lui remontrai vainement qu'il laissait l'os pour courir après l'ombre * ; je ne pus retenir ce fou que la fureur d'écrire entraînait. 11 ne connaissait pas son bonheur, ajouta Tadministrateur; le garçon que j'ai pris après lui pour me servir en peut rendre bon témoignage : plus raisonnable que Falnice avec moins d'esprit, il ne s'est uniquement appliqué qu'à bien s'acquitter de ses commissions, et qu'à me plaire. Aussi l'ai-je poussé comme il le méritait; il remplit actuellement à l'hôpital deux emplois, dont le moindre est plus que suffisant pour faire subsister im honnête homme chargé d'une grosse famille.
■ Allusion i ttiM fable d'Êtopc, iinUée on peu de inoUpar La FoDUioe.
UVRE Xf CBÀP. 11* V7l
CHAP. 11. — Gil Bbi continue loa Toytga, et arrive kenrwHCment à OvmAo. Dm quel ëtat il retrouva ses parents. Mort de son père ; suite de ceMe mort*
De Valkdolid, Qous âous rendîmes en quatre joùrsii OiiéàOy sans ayoir fait en chemin aucmie mauYaise rencontre, malgré le proverbe qui dit que les voleurs sentent de loin l'argent des voyageurs. Il y aurait eu pourtant im assez beau coup à faire pour eux/ et deux habitants seulement d'un souterrain nous auraient sans peine enlevé nos doublons; car je n'avais pas appris à la cour à devenir brave; et Bertrand, mon mofo de mulas ^, ne paraissait pas d'humeur à se faire tuer pour défendre la bourse de son maître. Il n'y avait que Sdpion qui fût un peu spadassin.
U était nuit quand nous arrivâmes dans la ville. Nous allâmes loger dans une hôtellerie tout auprès de chez mon oncle le chanoine Gil Perez. J'étais bien aise de m'informer dans quel état se trouvaient mes parents^ avant que de me . présenter devant eax ; et, pour le savoir, je ne pouvais mieux m'adresser qu'à l'hôte ou qu'à ThÔtesse de Ce cabaret, que je connaissais pour des gens qui ne pouvaient ignorer les affaires de leurs voisins. En effet, Thôte, m'ayant reconnu après m'avoir ennsagé avec attention, s'écria : Par saint Antoine de Pade ^ ! voici le fils du bon écuyer Bias de Santillanè. Oui vraiment, dit l'hôtesse, c'est lui-même ; je le reconnais bien; il n'a presque point changé : c'est ce petit éveillé de Gil Bias qui avait plus d'esprit qu'il n'était gros. 11 me semble que je le vois encore, qui vient avec sa bouteille chercher ici du vin pour le souper de son oncle.
Madame, lui dis-je, vous avez une heureuse mériioire; mais, de grâce, apprenez-moi des nouvelles de ma famille. Mon père et ma mère ne sont pas, sans doute, dans une agiéable situation. Cela n'est que trop véritable, répondit l'hôtesse : dans quelque état fâcheux que vous puissiez vous les représenter, vous ne sauriez vous imaginer des personnes
* Jfoso de tmiloa, eelnS qui • loio dei miilee, nuletler. Jfoio te prononee moçe^ coinme Le Sage Te écriu
' Saint Antoine de Padoue, le thaumaturge de son siècle, ëtait né à Lisboone. 11 a une grande réputation en Espagne et en Portugal. En 1705 on lui expédia la commission de général en chef de l'armée portugaise, avec in traitement éncrme perçu, aa nom du saint, par les moines de son coavebt.
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qui soient plus à plaindre. Le bonhomme Gil Perez est devenu paralytique de la moitié du corps^ et n'ira pas loin, selon toutes les apparences ; votre père^ qui demeure depuis peu chez ce chanoine, a une fluxion de poitrine, ou, pour mieux dire, il est dans ce moment entre la vie et la mort; et voti'c mère, qui ne se porte pas ti*op bien, est obligée de servir de gfU'de à Tun et à Fautre : telle est leur situation.
Sur ce rapport, qui me fit sentir que j'étais fils, je laissai Bertrand avec mon équipage à Thôtellerie; et, suivi de mon secrétaire, qui ne voulut point m'abandonner, je me rendis chez mon oncle. D'abord que je parus devant ma mère, une émotion que je lui causai lui annonça ma présence avant que ses yeux eussent démêlé mes traits. Mon fils, me dit-elle ti'istement après m'avoir embrassé, venez voir mourir votre père; vous venez assez à temps pour être frappé de ce cruel spectacle. En achevant ces paroles, elle me mena dans une chambre où le malheureux Bias de Santillane, couché dans un lit qui marquait bien la pauvreté d'un écuyer, touchait à son dernier moment. Quoique environné des ombres de la mort, il avait encore quelque connaissance. Mon cher ami, lui dit ma mère, voici Gil Bias, votre fils, qui vous prie de lui pai*donner les chagrins qu'il vous a causés, et qui vous demande votre bénédiction. A ce discours, mon père ouvrit des yeux qui commençaient à se fermer pour jamais; il les attacha sur moi; et, remarquant, malgré l'accablement où il se tiouvait, que j'étais touché de sa peile, il fut attendri de ma douleur. Il voulut parler, mais il n'en eut pas la force. Je pris une de ses mains; et, tandis que je la baignais de larmes, sans pouvoir prononcer un mot, il expira, connue s'il n'eût attendu que mon arrivée pour rendre le dernier soupir.
Ma mère était trop préparée à cette mort pour s'en afOiger sans modération; j'en fus peut-être plus pénétré qu'elle, quoique mon père ne m'eût donné de sa vie la moindre marque d'amitié. Outi-e qu'il suffisait pour le pleurer que je fusse son fils, je me reprochais de ne l'avoir point secoum; et, quand je pensais que j'avais eu celte dureté, je me regardais comme un monstre d'ingratitude, ou plutôt comme un pai'ricide. Mon oncle, que je vis ensuite étendu sur un autre grabat et