‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 222 sur 296 · LIVRE X, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. III

d'orangei's, un grand bassin de marbre blanc> au milieu duquel un lion de bronze vomissait de l'eau à gros bouillons, la beauté des fleurs, la diversité des limits, tous ces objets ravirent Scipion; mais il fut pailiculièrement enchanté d'une longue allée qui conduisait, en descendant toujoui's, au logement du fermier, et que des arbres touffus couvraient de leur épais feuillage. En faisant l'éloge d'un lieu si propre à servir d'asile contre la chaleur, nous nous y arrêtâmes, et nous nous asçimes au pied d'un ormeau, où le sommeil eut peu de peine à surprendre deux gaillards qui venaient de bien dîner.

Nous nous réveillâmes en sui'saut deux heures après, au bruit de plusieurs coups d'escopeltes, lesquelles se firent entendre si près de nous, que nous en fûmes effrayés. Nous nous levâmes brusquement; et, pour nous informer de la cause de ce bruit, nous nous rendîmes à la maison du fermier. Nous y trouvâmes huit ou dix villageois, tous habitants du hameau, qui, s'étant assemblés là, tiraient et dérouillaient leurs armes à feu, pom* célébrer mon arrivée dont ils venaient d'être avertis. Ils me connaissaient la plupart, pour m'avoir vu plus d'une fois dans le château exercer l'emploi d'intendant. Ils ne m'aperçurent pas plutôt, qu'ils crièrent tous ensemble : Vive notre nouveau seigneur! qu'il soit le bienvenu à Lirias ! Ensuite ils rechargèrent leurs escopettes, et me régalèrent d'une décharge généi^e. Je leur fis l'accueil le plus gracieux qu'il me fut possible, avec gravité poui-tant, ne jugeant pas devoir trop me familiariser avec eux. Je les assurai de ma protection ; je leur lâchai même une vingtaine de pistoles; et ce ne fut pas, je crois, ceUe de mes manières qui leur plut le moins. Après cela, je leur laissai la Ubeilé de jeter encore de k poudre au vent^ et je me retirai avec mon secrétaii^e dans le bois, où nous nous promenâmes jusqu'à la nuit, sans nous lasser de voir des arbres, tant la possession d'un bien nouvellement acquis a d'abord de chaiines pour nous !

Le cuisinier, l'aide de cuisine et le marmiton n'étaient pas oisifs pendant ce temps-là : ils travaillaient à nous préparer un repas supérieur à celui que nous avions fait; et nous lûmes dans le dernier étonnement, lorsque, étant entrés dans la même salle où nous avions diné, nous vîmes mettin; sur la table un plat de quatre perdreaux rôtis^ avec un civet de lapin d'ua

sus CIL M^\S.

côté et no chapon en ragoût de Tantre. Hs nous servirent enfoite pour entremets des oreilles de cochon, des poulets marinéf et du cboc<^t à la crème. Nous bûmes copieusement àsk nn de Locène, et de plusieurs antres sortes de vins délicieux; et, quand nous sentîmes que nous ne pouvions boire davantage sans exposer notre santé^ nous songeâmes à nous aller coucher. Alors mes laquais, prenant des flambeaux^ me joonduisirent au plus bel appartement, où ils s'empressèrent t me déshabiller; mais quand ils m'eurent donné ma robe de chanabre et mon bonnet de mût, je les renvoyai en leur disant d'un air de maître : Retirez-vous, messieurs, je n'ai pas besoki de vous pour le reste.

Je les fis sortir tous, et, retenant Scipion pour m'entretenir un peu avec lui, nous commençâmes par nous réjouir de l'heureux état où nous nous trouvions. On ne peut exprimer la joie que mon secrétaire fit éclater. Eh bien ! lui dis-je, mon ami, que penses-tu du traitement qu'on me fait par ordre des seigneurs de Leyva? Ma foi, me répondit-il, je pense qu'on ne peut vous en faire un meilleur; je souhaite seulement que cela soit de longue durée. Je ne le souhaite pas, moi, lui répliquai-je; il ne me convient pas de soufirir que mes bienfaiteurs fassent pour moi tant de dépense; ce serait abuser de leur générosité. De plus, je ne m'acconunoderais point de valets aux gages d'autrui : je croirais n'être pas dans ma maison. D'ailleurs, je ne suis point venu ici pour vivre avec tf^nt de fracas. Quelle folie ! Avons-nous besoin d'un si grand noml i-o de domestiques? Non, il ne nous faut, avec Bertrand, qu'un cuisinier, un marmiton et un laquais; cela nous suffira. Quoique mon secrétaire n'eût pas été fâché de subsister toujours aux dépens du gouverneur de Valence, il ne combattit point ma délicatesse là-dessus; et, se conformant à mes sentiments, il approuva la réforme que je voulais faire. Cela étant décidé, il sortit de mon appartement et se retira daps le sien.

CHAP. rV. — Il part poor Valence, et va ▼oir les seigneurs de Leyva; de TenlreUen qu'il eut avec eux, et du bon accueil que lui 6t Sëraphine.

J'achevai de me déshabiller, et je me mis au lit, où, ne me sentant aucune envie de dormir, je m'abandonnai à rocs rc- .flexions. Je me représentai l'anûtié dont les seigneurs de Leyva

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