‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 221 sur 296 · LIVRE X, CHAP. m · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. m

que les environs mêmes de Seville, appelés par excellence le paradis terrestre. ^Quand nous aurions choià ce séjour, il ne serait pas plus de mon goût. En vérité, je le trouve char* mant; une xivière l'arrose de ses eaux , un bois épais prâta son ombrage quand on veut se promener au milieu du jour. L'aimable solitude ! Ah ! mon cher maître , nous avons bien la mine de demeurer ici longtemps! Je suis ravi, lui dis^j£, que tu sois content de notre asile, dont tu ne connais pas encore tous les agréments.

En nous enti*etenant de cette sorte, nous nous avançâmes vers la maison > dont la porte nous fut ouverte , aussitôt que Sdpion eut dit que c'était le seigneur Gil Bias de Santillane qui venait prendre possession de son château. A ce nom , si respecté des personnes qui l'entendirent prononcer, on laissa entrer ma chaise dans une grande cour où je mis pied à terre; puis, m'appuyant pesanunent sur Scipion, et faisant le gros dos, je gagnai une salle où je fus à peine arrivé,, que sept à huit domestiques parurent. Ils me dirent qu'Us ve* naient me présenter leurs hommages comme à leur nouveau patron; que don César et don Alphonse de Leyva les avaient choisis pour me servir, l'un en qualité de cuisinier, l'autre d'aide de cuisine, un autre de marmiton, celui-ci de portier, et ceux-là de laquais; avec défense de recevoir de moi au<» cun argent, ces deux seigneurs prétendant faire tous les frais de mon ménage. Le cuisinier, nonuné maître Joachim^ était le principal de ces domestiques, et portait la parole: il faisait l'agréable; il me dit qu'il avait fait une ample provision de toutes sortes d'excellents vins; et que pour la bonne chère, il espérait qu'im garçon conune lui, qui avait été six ans cuisinier de monseigneur l'archevêque de Valence, saurait composer des ragoûts qui piqueraient ma sensualité. Je vais , ajouta-t-il, me prépai'er à vous donner un échantillon de mon savoir-faire. Promenez-vous, seigneur, en attendant le dîner; visitez votre château; voyez si vous le trouvez en état d'être habité par votre seigneurie.

Je laisse à penser si je négligeai cettfs visite; et Scipion, encore plus curieux que moi.de la faire ^ m'entraîna de chambre en chambre. Nous parcourûmes toute la maison, depuis W bai^t ju9qu'€ffi tN^;.4I^MçhWIA 9fUU 4^ iqcins è ce

que nous crûmes, le moindre endroit à notre cm-iositë iiifélessée, et j'eus partout occasion d'admirer la bonté que don César et son fils avaient pour moi. Je fus frappé, entre autres cboses, de deux appartements qui étaient aussi bien meublés qu'ils pouYaient Têtre sans magnificence. Dans Tun, il y avait une tapisserie des Pays-Bas, avec un lit et des chaises de velours, le tout propre encore, quoique fait du temps que les Maures occupaient le royaume de Valence. Les meubles de Tantre appartement étaient dans le même goût; c'était une vieille tenture de damas de Gênes jaune, avec un lit et des fauteuils de la même étoffe, garnis de franges de soie bleue. Tous ces effets, qui dans un inventaire auraient été peu prisés, paraissaient là très-considérables.

Après avoir bien examiné toutes ces choses, nous revînmes, mon secrétaire et moi, dans la salle où était dressée une table sur laquelle étaient deux couverts; nous nous y assîmes, et dans le moment on nous servit une olla podrida si délicieuse, que nous plaignîmes l'archevêque de Valence de n'avoir plus le cuisinier qui l'avait fsdte. Nous avions à la vérité beaucoup d'appétit, ce qui ne nous la faisait pas trouver plus mauvaise. A chaque morceau que hous mangions, mes laquais de nouvelle date nous présentaient de grands verres qu'ils remplissaient jusqu'aux bords d'un vin de la Manche exquis. Scipion en était charmé; mais, n'osant devant eux faire éclater la satisfaction intérieure qu'il ressentait, il me la témoignait par des regards parlants, et je lui faisais connaître par les miens que j'étais aussi content que lui. Un plat de rôti, composé de deux cailles grasses, qui flanquaient un petit levi*aut d'un fumet admirable, nous fit quitter le pot pourri, et acheva de nous rassasier. Lorsque. nous eûmes mangé comme deux affamés et bu à proportion, nous nous levâmes de table pour aller au jardin faire voluptueusement la sieste dans quelque endroit frais et agréable.

Si mon secrétaire avait paru jusque-là fort satisfait de ce qu'il avait vu, il le fut encore davantage quand il vit le jardin. Il le trouva comparable à celui de TEscurial. Il ne pouvait se lasser de le parcouilr des yeux. Il est vrai que don Césai*, qui venait de temps en temps à Lirias, prenait plaish* à le faire cultiver et embellir. Toutes les allées bien sablées et bordées

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