LIVRE X, CHAP. IV
que trop payé du péril que j'avais partagé avec ses libérateurs en exposant ma vie pour elle; et, après force compliments de pail et d'autre , don Alphonse m'emmena hors de l'appartement de Séraphine. Nous rejoignîmes don César, que nous trouvâmes dans une salle avec plusieurs personnes de qualité qui venaient diner chez lui.
Tous ces messieurs me saluèrent fort poliment : ils me firent d'autant plus de civilités, que don César leur dit que j'avais été un des principaux secrétaires du duc de Lerme. Peut-être même que la plupail d'entre eux n'ignoraient pas que c'était par mon crédit que don Alphonse avait obtenu le gouvernement du ix)yaume de Valence, car tout se sait. Quoi qu'il en soit, quand nous fûmes à table, on ne parla que du nouveau cardinal. Les uns en faisaient ou affectaient d'en faire de grands éloges; et les autrjes ne lui donnaient que des louanges ironiques. Je jugeai bien qu'ils voulaient par là m'engager à me répandre sur le compte de Son Eminence, et à les égayer à ses dépens. Je me l'imaginai du moins, et je ne fus pas peu tenté de dire ce que j'en pensais; mais je retins ma langue, et cette petite victoire que je remportai sur moi me fit passer dans l'esprit de la compagnie pour un garçon fort discret.
Les convives, après le dîner, se retirèrent chez eux pour faire la sieste; don César et sou fils, pressés de la môme envie, s'enfermèrent dans leure appartements.
Pour moi, plein d'impatience de voir une ville dont j'avais souvent entendu vanter la beauté, je sortis du palais du gouverneur dans le dessein de me promener dans les rues. Je rencontrai à la porte un homme qui vint, d'un air respectueux ^ m'aborder en me disant : Le seigueui* de Santillane veut bien me permetti*e de le saluer? Je lui demandai qui il était. Je suis, me répondit-il, valet de chambre de don César.; j'étais un de ses laquais dans le temps que vous étiez son intendant; je vous faisais régulièrement tous les matins ma cour, et vous aviez bien des bontés pour moi. Je vous informais de ce qui se passait au logis. Vous souvient-il, par exemple, qu'un jour je vous appiis que le chirurgien du village de Leyva s'introduisait secrètement dans la chambi'e de la dame Lorença Sephora? C'est ce que je n'ai point oublié, lui répliquai-je. Mais à propos de celte duègne, qu'est-elle devenue?
loge présenter modestement sa tête aux lauriers dont les seigneurs et les dames se préparaient à la couronner ^
Nous retournâmes au palais du gouverneur, oii bientôt arrivèrent trois ou quatre chevaliers. 11 y vint aussi deux vieux auteurs estimés dans leur genre, avec un gentilhomme de Madrid qui avait de l'esprit et du goût Ils avaient tous été à la comédie. Il ne fut question pendant le souper que de la pèce nouvelle. Messieurs, dit un chevalin de Saint-Jacques^ que pensez'-vous de cette tragédie ? N'en êtes-vous pas affectés comme moi? n'est-ce pas là ce qui s'appelle im ouvrage achevé? Pensées sublimes^, tendres sentiments, vei*si(ication virUe, rien n'y manque. En un mot, c'est un poème sur le ton de la bonne compagnie. Je ne crois pas que personne en puisse penser autrement, dit un chevalier d* Alcantara. Cette pièce est pleine de tirades qu'Apollon semble avoir dictées^ et de situations filées avec un art infini. Je m'en rapporte à monsieur, ajouta-t-il en adressant la parole au gentilhomme castillan ; il me parsdt connaisseur; je parie qu'il est de mon sentiment. Ne pariez point, monsieur le chevalier, lui répondit le gentilhomme avec un souris malin. Je ne suis pas de ce piays-d : nous ne décidons point à Madrid si promptement. Ken loin de juger d'une pièce que nous entendons pour la première fois, nous nous défions de ses beautés tant qu'elle n'est que dans la bouche des acteurs ; quelque bien affectés que nous en soyons, nous suspendons notre jugement jusqu'à ce que nous l'ayons lue; et véritablement elle ne nous fait pas toujours, sur le papier, le même plaisir qu'elle nous a fait sur la scène.
Nous examinons donc scrupuleusement, poursuivit-il, un poème avant que de Testimer; la réputation de son auteur, quelque grande qu'elle puisse être, ne peut nous éblouir. Quand Lope de Vega même et Calderon * donnaient des nou-
> C'est surtout à ce dernier trait qu'on ne saurait douter qu'il s'agit ici de Voltaire. Tl fut le premier des poètes que le public voulut voir et applaudir en personne après une pièce nouvelle. Le parterre le demanda après Méro/pei il vint dans la loge de madame la maréchale de Villars. Le public enchanté voulut absolument que la jeune duchesse de Tillars flt pour Voltaire, bien éveillé et en public, ce qu'une de nos reines (Marguerite d'Ecosse, femme de Louis XI) fit autrefois, dit-on, pour Alain Chartier endormi. Elle lui donna un baiser..
* Nous avons parlé pluiienn fois de Lope de Vega. Quant à D. Pierre Calderon de