LIVRE \y GlIAF. VI
dé notre état et si pleins d*ardeur. que nous sontinmescoui'ageusement les travaux du noviciat. Nous fîmes ensuite profession^ après quoi don Ràpiiacl^ ayant paru doué d'un génie propre aux afTaires, fut choisi pour soulager un vieux père qui était alors procureui*. Le fils de Lucinde^ qui ne respirait que le recueillement inicrieui*^ aurait mieux aimé employer tout son temps à la prière ; mais il lui obligé de sacrifier son goût pour Toraison au besoin qu'on avait de lui. Il acquit une si parfaite connaissance des intérêts de la maison, qu'on le jugea capable de remplacer le vieux procureur, qui mourut trois ans après. Don Raphaël eîerce actuellement cet emploi ; et l'on peut dh*e qu'il s'en acquitte au grand contentement de tous nos pères, qui louent fort sa conduite dans l'administration de notre temporel. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que, malgré le soin dont il est chargé de i-ecueillir nos revenus, il ne paraît occupé que de l'éternité. Les affaiies lui laissent-elles un moment de repos, il se plonge dans de pi*ofoûdes méditations. En un mot^ c'est un des meilleurs sujets de ce monastère.
J'interrompis dans cet endroit Lamela par un transport de joie que je fis éclater à la vue de Raphaël qui arriva. Le voici, m'écriai-je, le voici, ce saint procureur que j'attendais avec impatience ! En même temps je courus au-devant de lui, et je le tins pendant quelques moments embrassé. 11 se prêta de bonne grâce à l'accolade ; et, sans témoigner le moindre étonnement de me rencontrer, il me dit d'un ton de voix plein de douceur : Dieu soit loué, seigneur de Santillane, Dieu soit loué du plaisir que j'ai de vous revoir ! Eh vérité, repris-je, mon cher Raphaël, je prends toute la pai't possible à votre bonheur : le frère Ambroise m'a raconté l'histoire de votre conversion, et ce récit m'a charmé. Quel avantage pour vous deux, mes amis, de pouvoir vous flatter d'èU'o de ce petit nombre d'élus qui doivent jouh* d'une étemelle féiicilé!
Deux misérables tels que nous, repartit le fils de Lucindc d'un air qui marquait bc ucoup d'humilité, ne devraient pas concevdr ime pareille espérance; mais le repentir des pécheurs leur fait trouver grâce auprès du pèi'e des miséricordes. Et vous, seigneur Gil Bias, ajouta-t-il, ne songez-vous pas aussi à mériter qu'il vous pardonàe les ofiensès que vous lui
$9d GIL BL.VS.
CHIP. VJI. ~ Gil Bias reUNtme a son cbàteaa de Liria»; de b noavelle agvnMft qse Scipioa hU apprit, ei de la refonae qa'ik Sreat dans leur domertigiit.
Je passai huit jours à Valence dans le grand monde, vivant comme les comtes et les marquis. Spectacles, bals, concerts, festins, conversations avec les dames, tous ces amusements me furent procurés par monsieur et par madame la gouT»^ nante, auxquels je fis si bien ma cour, qu'ils me virent à r^^ret partir pour m'en retourner à Lirias. Us m'obligèrent même auparavant de leur promettre de me partager entre eux et ma solitude, n fut arrêté que je demeurerais pendant l'hiver à Valence, et pendant l'été dans mon château. Après cette convention, mes bienfaiteui^s me laissèrent la liberté de les quitter pour aller jouir de Iem*s bienfaits. Je repris donc le chemin de Lirias, fort satisfait de mon voyage.
Sdpion, qui attendait impatiemment mon retour, fut ravi de me revoir; et je redoublai sa joie par la fidèle relation que je lui fis de tout ce qui m'était airivé. Et toi, mon ami, hii dis-je ensuite, quel usage as-tu fait ici des joui's de mon absence? Tes-tu bien diverti ? Autant, répondit-il, que le peut faire un serviteur qui n'a rien de si cher que la présence de son maître. Je me suis promené en long et en large dans nos petits États ; tantôt, assis sui* le bord de la fontaine qui est dans le bois, j'ai pris plaisii* à contempler la beauté de ses eaux, qui sont aussi pures que celles de la fontaine sacrée, dont le bruit faisait retentir la vaste forêt d'Albunea * ,• et tantôt, couché au pied d'un arbre, j'ai entendu chanter les fauvettes et les rossignols. Enfin, j'ai chassé, j'ai péché; et ce qui m'a plus satisfait encore que tous ces amusements, j'ai lu plusieurs livres aussi utiles que divertissants.
J'interrompis avec précipitation mon secrétaire, pour lui demander où il avait pris ces livres. Je les ai trouvés, ine dit-il, dans une belle bibliothèque qu'il y a dans ce château, et que maître Joachim m'a fait voir. Eh ! dans quel endroit, repris-je, peut-elle être, cette prétendue bibhothèque? N'avons- Bous pas visité toute la maison le jour de notre arrivée? Vous
' Horace, dans uoe ode adressée à Plancus, foiidatear de Lyon, lui parle des villes célèbres, et préfère aux sites de celles qu'un vantait le plus dans la Grèce ces lieux eu l'on entend au loin retentir l'Albunéc, où l'Anio se précipite, cl ïù bois sucré do Tibur, et ces ver^jers qu'arrose uu raisscau fugitif.