‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 226 sur 296 · LIVRE X 9 CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE X 9 CHAP. VI

dis siir-les<^amp, dans Tespérance d'y revoir mon homme quand il y reviendrait, et bien résolu de l'arrêter pour lui parler. Je n'eus pas l^esoin de l'attendre pour être au fait : en anivant à la porte du couvent ^ un autre visage de ma contiaissance tourna mon doute en certitude : je reconnus dans ie frère pcHrtier Ambroise de Lamela, mon ancien valet. Vous vous knaginez bien que ce ne fut pas w^ un extrême ëtonnement.

Notre surprise fut égale de part et d'autre de nous retrouver dans cet endroit. N'est-ce pas une illusion? lui dis-je en le saluant. Est-^re en effet un de mes amis qui s'offre à ma vue ? Il ne me reconnut pas d'abord^ ou bien il feignit de ne pas me remettre ; ce qui est plus vraisemblable ; mais^ considérant que k feinte était inutile, il prit l'air d'un honune qui tout à coup se ressouvient d'une chose oubliée. Ah ! seigneur G'û Bias, s'ecria-t-il, pardon si j'ai pu vous méconnaître. Depuis que je vis dans ce lieu saint, et que je m'attadiie à remplir les devoirs prescrits par nos règles, je perds insensiblement la mémoire de ce que j'ai vu dans le monde; les images du siècle s'effacent de mon souvenir.

J'ai, lui dis-je, une véritable joie de vous revoir, après dix ans, sous un habit si respectable.. Et moi, répondit-il > j ai honte d'en paraître revêtu devant un homme qui a été témoin de la vie coupable que j'ai menée. Cet habit me la reproche sans cesse, flélas! ajouta- t-il en poussant un soupb^pom* étie digne dé le porter, il faudrait que j'eusse toujours vécu daus rinnoorace! A ce discours qui me charme, lui répliquai-je, mon cher frère, on voit clairement que le doigt du Seiguem* vous a touché. Je vous le répète, j'en suii^ ravi, et je meurs <l'envie d'apprendre de quelle manière miraculeuse vous êtes entrés dans la bonne voie, vous et don Raphaël; car je suis persuadé que c'est lui que je viens de rencontrer dan% la ville, habillé en chartreux. Je me suis repenti de pe Tavair pas arrêté dans la rue pour lui parler, et je «m ^feiw id Tattendre pour r^>arer ma faute quand il rentrera.

Vous ne vous êtes point trompé^ me dit Lamela» ffe^i don Raphaël lui-même que vous avez vu ; et, quant, au détail que vous demandez, le voici: Api'ès nous êti^e sépai^és de vous aupràs de S^oiiie, nous primes, le flls de Lucinde et xm>i,h

route de Valence, dans le dessein d'y faire quelque nouveau tour de notre métier. Le hasard voulut un jour que nous en* ti*assions dans l'église des chartreux, dans le temps que les religieux psalmodiaient dans le chœur. Nous nous attachâmes à les considérer, et nous éprouvâmes que les méchants ne peuvent se défendre d'honorer ia veilu. Nous admirâmes la ferveur avec laquelle ill priaient Dieu, leur air mortiûé et détaché des plaisirs du siècle, de même que la sérénité qui régnait sur leurs visages, et qui marquait si bien le repos de. leurs consciences.

En feiisant ces observations, nous tombâmes l'un et Fautre dans une rêverie qui nous devint salutaire : nous comparâmes en nous-mêmes nos mœurs avec celles do ces bons religieux, et la différence que nous y trouvâmes nous remplit de troubla et d'inquiétude. Lamela, me dit don Raphaël, lorsque nous fûmes hors de l'église, comment te sens-tu affecté de ce que nous venons de voir ? Pour moi, je ne puis te le celer, je n'ai pas l'esprit tranquille. Des mouvements qui me sont inconnus m'agitent, et, pour la première fois do ma vie, je me repiH)che mes iniquités. Je suis dans la même disposition, lui répondis-je : les mauvaises actions que j'ai faites se soulèvent dans cet instant contre moi; et mon cœur, qui n'avait jamais senti de remords, en est présentement déchiré. Ah ! cher Ambroise, reprit mon camarade, nous sommes deux brebis égarées que le Père céleste, par pitié, veut ramener au bercail ! C'est lui, mon enfant, c'est lui qui nous appelle. Ne soyons point sourds à sa voix; renonçons aux fourberies, quittons le libertinage où nous vivons, et commençons dès aujom'd'hui à travailler sérieusement au grand ouvrage de notre salut; il faut passer le reste de nos jours dans ce couvent, et les consacrer à la pénitence.

J'applaudis au sentiment de Raphaël, continua le frère Ambrcâse; et nous formâmes la généreuse résolution de nous faire chartreux. Pour l'exécuter, nous nous adressâmes au père prieur, qui ne sut pas sitôt notre dessein, que, pour éprouver notre vocation, il nous fit donner des cellules et traiter comme des religieux pendant une année entière. Nous suivîmes les règles avec tant d'exactitude et de constance, qu'on nous reçut parmi les novices. Nous élious si contents

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