LIVRE X; CHAP. TX
velle, vous quittez Tolède, et me IViye» comme un monstm, sans me demander un éclaircissement! Qui de nous deux^s'il vous plaît, est le plus en droit de se plaindre ? C'est vous, sans contredit, lui répliqua Scipion. Sans- doute, reprit-elle, c'est moi. Don Fernand, peu de temps après votre départ de Tdède, épousa Julie, auprès de qui j'ai demeuré tant qu'elle a vécu; et, depuis qu'une mort prématurée nous Ta ravie, je suis au service de inadame sa scBm*, qui peut vous j-épondre, aussi bien que toutes ses femmes, de la pureté de mes mœurs.
Mon secrétaire, à ce discours dont il ne pouvait prouvc^r la fausseté , prit son parti de bonne grâce. Encore une foi:*, dit-il à son épouse, je reconnais ma faute, et je vous en demande pardon devant cette honorable assistance. Alors, in-> tercédaiit pour lui, je priai Beatrix d'oublier le passé, l'assu-^ rant que son mari ne songerait désormais qu'à lui donner de la satisfaction. Elle se rendit à ma prière, et toute la compaw gnie applaudit à la réunion de ces d^'.ux époux. Pour mieux la célébrer, on les fit asseoir à table l'un auprès de l'autre; on leur porta des hrindes^; chacun leur ftt fête : on eût dit que le festin se faisait plutôt à l'occasion de leur raccommodement que de mes noces.
La troisième table fut la première que l'on abandonna. Les jeunes villageois, préférant Tamour à la bonne chère, laquit-^ tèrent pour former des danses avec les jeunes paysannes, qui, par le bruit de leurs tambours de basque, attirèrent bientôt les personnes des autres tables, et leur inspirèrent l'envie de suivre leur exemple. Voilà tout le monde en mouvement : les officiers du gouverneur se. mirent à danser avec les soubrettes de la gouvernante ; les seigneurs mêmes se mêlèrent parmi les danseurs; don Alphonse dansa une sarabande avec Séraphine, et don César une autre avec Antonia, qui vint ensuite me prendre, et qui ne s'en acquitta pas mal pour une personne qui n'avait que quelques principes de danse qu'elle avait reçus à Albarazin^ chez une bourgeoise de ses parentes; Pour moi, qui, comme je l'ai déjà dit, avais appris à danser chez la marquise de G^ves^ je parus à l'assemblée un grand
' Brindis, brinde, santtf que Toa m porte «t ^*oa boit àla ronde. Ca inotect tooi des Flamand!*
danseur. A l'égard de Beatrix et de Scipion^ils commencèrent à s'entretenir en particulier, pour se rendre compte mutuellement de ce qui leur était arrivé pendant qu'ils avaient été séparés; mais leur conversation fut interrompue par Seraphine, qui, venant d'être informée de leur reconnaissance, les fit appeler pour leur en témoigner sa joie. Mes «nfants, leur dit-elle, dans ce jour de réjouissance, c'est un surcroît de satisfaction pour moi de vous voii* tous deux rendus l'un à l'autre. Ami Scipion, ajouta-t-elle, je vous remets votre épouse en vous protestant qu'elle a toujours tenu ime conduite irréprochable; vivez ici avec elle en bonne intelligence. Et vous, Beatrix, attachez-vous à Antonia, et ne lui so^ez pas moins dévouée que votre mari l'est au seigneui* de Santillane. Scipion, ne pouvant plus après cela regarder sa fenune que conune une autre Pénélope, promit d'avoir pour elle toutes les considérations imaginables.
Les villageois et les villageoises, après avoir dansé toute la journée, se retirèrent dans leurs maisons ; mais on continua la fête dans le château. Il y eut un magnifique souper; et^ lorsqu'il y fut question de s'aller coucher , le grand vicaire bénit le Ut nuptial, Séraphine déshabilla la mariée, et les seigneurs de Leyva me firent le même honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que les officiers de don Alphonse et les fenunes de la gouvernante s'avisèrent, pour se réjouu*, de faire la même cérémonie : ils déshabillèrent Beatrix et Scipion, qui, pour rendre la scène plus comique, se laissèrent gravement dépouiller et mettre au Ut ^
CHAP. X. — Suite du mariage de Gii Bias et de la belle Autonia. Conimcncemeni do
riiistoire de Scipion.
Dès le lendemain de mes noces, les seigneurs de Leyva retournèrent à Valence, après m'avoir donné mille nouvelles marques d'amitié; si bien que, mon secrétaire et moi, nous demeurâmes seuls au château avec nos femmes et nos valets.
' Cet incideutde Beatrix ressemblera il d'abord à la reconnaissance de Cloanlhis cl de Strabon dans le Détnoerileafnoureux de Begnard, mais le dënoùment dilTère beaucoup. C'est un épisode qdi égayé un peu le tableau des noces de Gii Bias; tableau agréable en son genre, et qu'on peut comparer à une noce de Tcuicrs, mais qui serait trop sérieux »i Le Sage n'y eût glissé quelques nuauces de comique et une poiulc de malice.