LIVRE \y CHAP. X
Le soin que nous prîmes l'un et Tautre de plaire à ces dames ne fut pas mutile; j'inspirai en peu de temps à mon épouse autant d'amour que j'en avais pour elle, et Scipion fit oublier à la sienne les chagrins qu'il lui avait causés. Beatrix, qui avait l'esprit souple et liant, s'insinua sans peine dans Içs bonnes grâces de sa nouvelle maîtresse, et gagna sa confiance. Enfin nous nous accordâmes tous quatre à merveille, et nous commençâmes à jouir d'un sort fort digne d'envie. Tous nos jours coulaient dans les plus doux amusements. Antonia était fort sérieuse, mais nous étions très-gais, Beatrix et moi; et quand nous ne Tampions pas été^ il suffisait que Scipion fût avec nous pour ne point engendrer de mélancolie. C'était un homme incomparable pour la société, un de ces personnages comiques qui n'ont qu'à se montrer pour égayer une compagnie.
Un jour qu'il nous prit fantaisie, après le dîner, d'aller faire la sieste dans l'endroit le plus agréable du bois, mon secrétaire se trouva de si belle humeur, qu'il nous ôta l'envie de dormh* par ses discours réjouissants. Tais-toi, lui dis-je, mon aitii; il n'y a pas moyen de s'assoupir en t'écoutant, ou bien, puisque tu nous empêches de nous livrer au sommeil, fais-nous donc quelque récit digne de notre attention. Trèsvolontiers, monsieur, me répondit-il. Voulez-vous que je vous raconte l'histoire du roi Pelage ^ ? J'aimerais mieux entendre la tienne, lui répliquai-je ; mais c'est un plaisir que tu n'as pas jugé à propos de me donner depuis que nous vivons ensemble, et que je n'aurai jamais apparemment. D'où vient? me dit-il ; si je ne vous ai pas conté mon histoire, c'est que vous ne m'avez pas témoigné le moindre désir de la savoir. Ce n'est donc pas ma faute si vous ignorez mes aventures; et, pour peu que vous soyez curieux de les apprendre, je suis
■ Ce trait-ci est tout espagnol. Pélage^du sang des rois goths échappés an naafragie des malheureux chreUeos, après la terrible bataille gagnée à Xérès par les Maures, en 712 ou 713, rassembla les débris de ceux qui avaient pu se soustraire aux Sarrasins, et se forliiia dans les rochers des Asturies. Le vainqueur méprisa une poignée de gens que la seule famine forcerait bientôt à se rendre^ mais il fut bien détrompé. Du sein d'une vaste caverne, Pelage releva le courage et les espérances de cette nation que la guerre semblait avoir anéantie. Il formaie noyau auquel se rattachèrent les restes d'un peuple bravo, constant, spirituel, qui attache encore aujourd'hui MO admiration, won souvenir et wt roniaces au nom de son libérateur*
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prêt \ contenter Totre curiosité. Antonia^ Beatrix et moi^ noos le prîmes an mot^ et nous nous disposâmes à prêter une oreille attentive à son récit, qui ne pouvait faire sur nous qu'un bon effet, soit en nous divertissant^ soit en nous exdr tant au sonmieil.
Je serais, dit Sdpion, fils d'un grand de la première classe, ou tout au moins de quelque chevalier de Saint-Jacques. oi| d'Alcantara, si cela eût dépendu de moi; mais conune on ne se choisit point un père, vous saurez que le mien, nonmié Torribio Scipion, était un honnête archer de la sainte hennandâd. En allant et venant sur les grands chemins, où sa profession l'obligeait d'être presque toujours, il rencontra par hasard un jour, entre Cuença et Tolède, une jeune bohémienne qui lui paiiit fort jolie. Elle était seule, à pied, et portait avec elle toute sa fortune dans une espèce de havre-sae qu'elle avait sur le dos. Où allez-vous ainsi, ma mignonne ? lui dit-il en adoucissant sa voix, qu'il avait naturellement trèsrude. Seigneur cavalier, lui répondit-elle, je vais à Tolède, où j'espère gagner ma vie de façon ou d'autre en vivant honnêtement. Vos intentions sont louables, reprit-il, et je ne doute pas que vous n'ayez plus d'une corde à votre arc. Oui, Dieu merci, repartit-elle ; j'ai plusieiu*s talents, entre autres je sais composer des pommades et des essences fort utiles aux dames; je dis la bonne aventure, je fais tourner le sas pour retrouver les choses perdues, et montre tout ce qu'on veut dans le miroir ou dans le verre *.
Torribio, jugeant qu'une pareille fille était un parti trèsavantageux pour un homme tel que lui, qui avait de la peine à vivre de son emploi, quoiqu'il sût fort bien le remplir, lui proposa de l'épouser. La bohémienne n'eut garde de mépriser les vœux d'un officier de la sainte confrérie. Elle accepta la proposition avec plaisir. Cela étant arrêté entre eux, ils se rendirent tous deux en diligence à Tolède, où ils se marièrent, et vous voyez en moi le digne fruit de ce noble hyménée. Ils s'établirent dans un faubourg, où ma mère commença par débiter des ponunades et des essences; mais, ne trouvant pas
* La catoptromanie, la eristallomancie) ou la spëculatoire, s'exerçait en effet'par des miroirs magiques. Il en est qoenion dans VApologie d'Apulée, dans l'ancienoe Ti« de saint Hilarion, dans la Physiaue ourieu»9 du P. Gaspard Schott, jë|ui^, etOi