‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 252 sur 296 · UYRK XI, CHAP. II · texte numérisé non relu

UYRK XI, CHAP. II

suite SÎ Ic due de Lerme est bien ou mal remplacé. Forero, s'étant mis en train de parler, me fit un détail de tous les changements qui 8*étaicnt faits à la cour depuis que le comte d'OIivarès tenait le gouvernail du vaisseau de la monarchie.

Deux jours a^s mon arrivée à Madrid, j'allai chez le roi l'après-dînée, et je me mis sur son passage comme il entrait dans son cabinet : il ne me regarda point. Je retournai le lendemain au même endroit, et je ne fus pas plus heureux. Le surlendemain, il jeta sur moi les yeur en passant, mais il ne parut pas faire la moindre attention à ma personne. Là-dessus, je pris mon parti : Tu vois, dis-je à Scipion qui m'accompagnait, que le roi ne me reconnaît pdnt, ou que, sll me remet, il ne se soucie guère de renouveler connaissance avec moi. Je crois que nous ne ferons point mal de reprendre le chemin de Valence. N'allons pas si vite, monsieur, me répondit mon secrétaire ; vous savez mieux que ukâ qu'on ne réussit à la cour que par la patience. Ne vous lassez pas de vous montrer au prince; à force de vous offrir à ses regards, vous Tobligerez à vous considérer plus attentivement, et à se rappeler les traits de son agent auprès de la belle Gatalina.

Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher, j'eus la complaisance de continuer le même manège pendant trois semaines; et un jour enfin il arriva que le monarque, frappé de ma vue, me fit appeler, rentrai dans son cabinet, non sans être troublé de me trouver tête à tête avec mon roi. Qui êtesvous ? me dit-il ; vos traits ne me sont pas inconnus. Où vous ai-je vu? Sire, lui répondis-je en tremUant, j'ai eu l'honneur de conduire une nuit Votre Majesté avec le comte de Lemos

chez Ah! je m*en souviens, interrompit le prince, vous

étiez secrétaire du duc de Lerme; et, si je ne me trompe Santillane est votre nom. Je n'ai pas oublié que dans cette occasion vous me servîtes avec beaucoup de isèle, et que vous fûtes assez mal payé de vos peines. N'avez-vous pas été en piison pour cette aventuiv ? Oui, sire, lui repartis-je, j'ai été six mois à la tour de Ségovie ; mais vous avez eu la bonté de m'en fah^e sortir. Cela, l'eprit-il, ne m'acquitte point envers Santillane : il ne suffit pas de l'avoir fait remettre en liberté^ je dois lui tenir compte des maux qu'il a soufferis pour l'amour de moi.

4Joiiime le prince achevait ces paroles, le comte d^OllTfuràs entra dam le cabinet. Tout fait ombrage aux fayoris : il (i^ étonné de voir là un inconnu, et le roi redoubla sa surprise en lui disant : Comte, je mets ce jeune homme entre vos mainf ; occupez-le, je vous charge du soin de l'avancer. Le ministre «ifecta de recevoir cet ordre d'un air gracieux, en nm çsmA-' dérant depuis les pieds jusqu'à la tête» et fort en peine de saYcir qui j'étais^ Allez, mon ami, ajouta le monarque ra m'adrawapt la parole et en me faisant «igné de me retirer, le comlB ne manquera pas de vous employer utilement pour mon seniee et pour vos intérêts.

Je sortis aussitôt du cabinet et rejoignis le ûls de la Gotoelina, qui, très4mpatient d'apprendre ce que le roi m'avatt dit, était dans uœ agitation inconcevable. Mais remarquant «ur mon visage pn air de satisfection : Si j'en crois mes yeux^ me dit-ily au lieu de retourner à Valence, nous avons bien la «line de demeurer à la cour. Cela pourrait bien être, lui répondis-je; en même temps, je le ravis en lui racontant mot pour mot le petit entretien que je venais d'avoir avec le monarque. Mon eher maître, me dit alors Sdpion dans l'exeès de sa joie» prendres-vous une autre fois de mes alman^dis ? Avoues que vous ne me savez pas à présent mauvais gré de vous avoir exhorté à faire le voyage de Madrid. Je vous vois déjà dans un poste eminent ; vous deviendrez le CsUderooe du fiomte d'OUvarès. C'est i^e que je ne souhaite point du tout, interrompis-je; cette place est environnée de trop de précipices pour exciter mon envie. Je voudrais un bon emploi où je n'eusse aucune occasion de faire des injustices ni un honteux traûc des bienfaits du prince. Apres l'usage que j'ai fiut de ma faveur passée, je ne puis être assez en garde contre l'avaiice et contre l'ambition. Allez, monsieur, reprit mon secrétaire, le ministre vous donnera quelque bon poste que vous pourrez rempiir sans cesser d'être honnête hcônme.

Plus pressé par Scipion que par ma curiosité, je me rendis le jour suivant chez le comte d'Olivarès avant le lever de l'aa- '^ore, ayant appris que tous les matins, soit en été, soit en oiver^ il écoutait à la clarté des bougies tous ceux qui avaient à lui parler. Je me mis nuMiestement dans un coin de la salle, et de là j'observai bien le comte quand il parut; car j'avais

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Mt peti (fattentioii à kii dans le cabinet du roi. le iris un homme d'une taille au-dessus de la médiocre, et qui pouvait passer pour gros dans un pays où il est rare de voir des personnes qui ne soient pas maigres. Il a^ait les épaules si élevées, que je le crus bossu, quoiqu'il ne le fût pas; sa tête, qui était d'une grosseur etoessive, lui tombait sur la poitiine^ ses che*veux étaient noirs et ï^ats, son visage long^^ son teint olivâtre, sa bouche enfoncée et son menton pointu et tort relevé.

Tout cela ensemble ne faisait pas un beau seigneur^ néanmoins, comme je le croyais dans une disposition obligeante pour moi^ je le regardais avec indulgence, je le trouvais agréable. Il est vrai qu'il recevait tout le mondé d'un air afl'able et débonnaire, et qu'il prenait gracieusement les placets qu'on lui présetitaii; ce qui semblait lui tenir lieu de bonne mine. Cependant, lorsqu'à mon tour je m'avançai pour le saluer et me faire connaître, il me lança un regard nidé et menaçant; puis, me tournant le dos sans daigner m'entendre , il rentra dans son cabinet. Je trouvai alors ce seigneur encore plus laid qu'il n'était naturellement; je sortis de la salle fort étourdi d'un accueil si. farouche, et ne sachant ce que j'en devais penser.

Ayant rejdnt Seipion, qui m'attendait à k porte : Sais-tu bien, lui dis-je, la réception qu*on m'a faite? Non, me répondit-il, mais elle n'est pas difQcilc à deviner : le ministre, prompt à se conformer aux volontés du prince, vous aura pnp posé sans doute un emploi considérable. C'est ce qui te trompe, lui répliquai^je : en même temps je lui appris de quelle façon j'avais été reçu. H m'écouta fort attentivement, et me dit : Vous m'étonnez ! Il faut que le comte ne vous ait pas remis, ou qu'il vous ait' pris pour un autre. Je vous conseille de le revoir j je ne doute pas qu'il ne vous fasse meilleure mine. Je suivis le conseil de mon secrétaire; je me montrai pour la seconde (bis devsmt le ministre, qui^ me traitant eoeore plus mal que la première, fronça le sourcil en nif'envisageant, comme si ma vue lui eût fait de la peine | puis il détourna de moi ses regards, et se retira sans me dire mot.

Je fus piqué de ce procédé jusqu'au vif^ et tenté de partir sur-le-champ pour retourner à Valence; mais c'est à quoi Soii^ôn m manqua pas de s'c^poser^ ne pouvant se résoudre

à renoncer aux espérances qu*il avait conçues. Ne vois-tu pas» lui dis-je, que le comte veut m'écarter de ht cour ? Le monarque lui a témoigné de la bonne volonté pour moi^ cela ne suffit-il pas pour m'attirer l'aversion de son favori ? Cédons^ mon enfant, cédons de bonne grâce au pouvoir d'un ennemi si redoutable. Monsieur, répondit-il en colère contre le comte d'Olivarès, je n'abandonnerais pas si facilement le terrain. Je voudrais même ayoit raison d'un accueil si ofiTensant. J'irais me plaindre au roi du peu de cas qpie le ministre fait de sa recommandation. Mauvais conseil, lui dis-je, mon ami : si je Dsusais cette démarche imprudente, je ne tarderais guère à m'en repentir. Je ne sais même si je ne cours pas quelque péril à m'arrêter dans cette ville.

Mon secrétaire, à ce discours, rentra en lui-même, et, cœisidérant qu'en effet nous avions affaire à un homme qui pouvait nous faire revoir la tour de Ségovie, il partagea ma crainte. Il ne combattit plus l'envie que j'avais de quitter Madrid, d*oii je résolus de m'éloigner dès le lendemain.

CHAP. m. — - De ce qui empêcha Gil Bias d'exécuter b résolulioD où il était d'abandonner la conr, et da service important que Joseph Navarro loi rendit.

En m'en retournant à mon hôtel garni, je rencontrai Joseph Navarro, chef d'office de don Baltazar de Zuniga, et mon ancien ami. Je doutai quelques moments si je ne ferais pas semblant de ne le pas voir, ou si je l'aborderais pour lui demander pardon d'en avoir si mal agi avec lui. Je m'arrêtai à ce dernier paiii. Je saluai Navarro, et, l'abordant fort poliment : Me reconnaissez-vous ? lui dis-je; et serez-vous encore assez bon pour vouloir parler à un misérable qui a payé d'ingratitude l'amitié que vous aviez pour lui? Vous avouez donc, me répondit-il, que vous n'en avez pas trop bien usé avec moi ? Oui, lui repartis-je, et vous êtes en droit de m'accabler de reproches; je le mérite, si toutefois je n'ai pas expié mon crime par les remords qui l'ont suivi. Puisque vous vous êtes repenti de votre faute, reprit Navarro en m'embrassant, je ne dois plus m'en ressouvenir. De mon côté, je pressai Joseph entre mes bras ; et tous deux nous reprîmes l'un pour l'autre nos premiers sentiments.

11 avait appris mon emprisonnement et la déroute de mes

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