LIVRE \l, GUAP. III
affaiies; mais il ignorait tout le reste. Je l'en informai; je lui racontai jusqu'à la conversation qpie j'avais eue avec le roi, et je ne lui cachai point la mauvaise réception que le ministre venait de me faii'e, non plus que le dessein où j*étais de me retirer dans ma solitude. Gardez-vous bien de vous en aller! me dit-il, puisque le monarque a témoigné de l'amitié pour vous, il faut bien que cela vous serve à quelque chose. Entre nous, le comte d'Olivarès a l'esprit un peu fantasque et singulier; c'est un seigneur plein de capnces : quelquefois, comme dans celte occasion, il agit d'une manière qui révolte; et lui seul a la clef de ses actions hétéroclites. Au reste, quelques raisons qu'il ait de vous avoir mal reçu, tenez ici pied à boule; il n'empêchera pas que vous ne profitiez des bontés du piîncc, c'est de quoi je puis vous assiu*er. J'en dirai deux mots ce soir au seigneur don Baltazar de Zuniga mon maître, qui est oncle du comte 4'Olivarès, et qui partage avec lui les soins du gouvernement. Navarro, m*ayant ainsi parlé, me demanda où je demeurais, et là-dessus nous nous sépai^âmes. ^
Je ne fus pas longtemps sans le revoir; Û vint le jour suivant me retrouver. Seigneur de Santillane, me dit-il, vous avez un protecteur ; mon maître veut vous prêter son appui : sur le bien que je lui ai dit de votre seigneurie, il m'a promis de parler pour vous au comte d'Olivarès, son neveu; je ne doute pas qu'il ne le prévienne en votre faveur, et j'ose vous dire que vous pouvez compter sur cela. Mon ami Navarro, ne voulant pas me servir à demi, me présenta deux jours après à don Baltazar, qui me dit d'un air gi^acieux : Seigneur de Santillane, votre ami Joseph m'a fait votre éloge dans des termes qui m'ont mis dans vos intérêts. Je fis une profonde révérence au seigneur de Zuniga, et lui répondis que je sentirais vivement toute ma vie l'obligation que j'avais à Navarro, de m'avoir procuré la protection d'un ministre qu'on appelait, à juste, titre le Flambeau du conseil. Don Baltazar, à eette réponse flatteuse, me frappa sm* l'épaule en riant, et reprit de cette sorie : Vous pouvez dès demain retourner chez le comte d'Olivarès, vous serez plus content de lui.
Je reparus donc pour la troisième fois devant le premier ministre, qui, m'ayant démêlé dans la foulé, jeta sur moi un regard accompagné d'un souris dont je tirai bon augure. Gela
Ce que tu m'apprends de Calderone, inteiTompit le ministre, est conforme à certains mémoires qui m'ont été présentés contre lui, et qui contiennent des chefs d'accusation encore plus importants. On va l»entôt lui faire son procès; et, si tu souhaites qu'il succombe dans cette affaire, je crois que tes vœux seront satisfaits >. Je ne désire point sa mort, lui dis-je, quoiqu'il n'ait point tenu à lui que je n'aie trouvé la mienne dans la tour de Ségovie, où il a été cause que j'ai fiiit un assez long séjour. Comment, reprit Son Excellence arec étonnement, c'est don Rodrigue qui a causé ta prison? voilà ce que j'ignorais. Pon Baitazar, à qui Navarro a raconté ton histoire, m'a bien dit que le feu roi te ût emprisonner pour te punir d'avoir mené la nuit le prince d'Espagne dans un lieu suspect, mais je n'en sais pas davantage, et je ne puis deviner quel rôle Calderone a joué dans cette pièce. Le rôle d'un amant qui se venge d'un outrage reçu, lui répondis-je. En même temps je lui fis un détail de l'aventure, qu'il trouva si divertissante, que, tout grave qu'il était, il ne put s'empêcher
* C'est ici le lieu de finir l'hiitoire singuliiire de ce fameux premier commis, c La » disgrâce du duc de Lerme fut suivie de près de celle de don Rodrigue CaMerane,
> comte d'Oliva, son favori, qui fut arrêté et mis en prison (en 1619). La fortune M » le sort de cet homme ont quelque chose d'extraordinaire. Il était fils d'an pauvre
> soldat et d'une Flamande, dont on n'aurait jamais entendu parler sans leur fik,
> qui avait de grands talents. Étant entré chez le duc de Lcrme, encore marquis de
> Dénia, il devint son favori. On a remarqué comme une chose particulière au duc
> de Lerme, qu'il éleva son favori aussi haut que s'il eût été celui du roi ; noD-seole* » ment il le rendit riche de cent mille ducats de rente, mais il lui procura des titres
> et des honneurs, et lui permit même d'aspirer à une vice-royauté. Tant de faveurs
> excitèrent l'envie , que son humeur hautaine et méprisante changea bientôt en
> haine ; et son père lui prédit plusieurs fois qu'il périrait s'il ne conduisait nùenx
> sa barque. On l'accusa de la mort du prince Philippe- Emmanuel de Savoie, de .celle
> de la reine Marguerite, et de plusieurs autres crimes ; mais après que son procès
> eut duré deux ans et demi, on ne put prouver ce dont on l'accusait. On le retint
> tout ce temps-là en prison. On prétend que l'on tira le procès si fort en longueur,
> tant pour empêcher qu'il ne se sauvât que pour entretenir la haine du public contre
> le duc son maître, et prévenir le retour de sa faveur. > ( Histoire univenelle, t. XXIX, p. 109.)
Enfin, enlG21, après avoir eu de Philippe III des lettres d'absolution de tour les grands crimes dont on l'avait d'abord accusé, il fut coudamnc à la mçH-t c comme at-
> teint et convamcu du meurtre de deux gentilshommes espagnols. Il fut dépité » publiquement, et mourut si courageusement et si chrétiennement, qu'il attira la » compassion de tout le monde. > [Ibid., p. 109.)
Galdenme fut une victime qui paya pour le duc de Lermc. Celui-ci, étant cardinal, brava les procédures à l'abri du respect qu'un avait en Espagjoe pour la pourpre romaine.