LIVKE XI, CHAP. VU
quelque fruit; elle me ût donner une pension de cinq cents ecus sur la commanderie de Gastille : ce qi4 me parut une récompense honnête de mon travail, et me fut d'autant plus agréable, que ce n'était pas un bien mal acquis, quoique je l'eusse gagné bien aisément.
CHAP. VII. — Par qael hasard, dans quel endroit, et dans (juel état Gil Bias retrouva son ami Fabrice^ et de l'entretien qu'ils eurent ensemUe.
Rien ne faisait plus de plaisir à monseigneur que d'apprendre ce qu'on pensait à Madrid de la conduite qull tenait dans son ministère. Il me demandait tous les jours ce qu'on disait de lui dans le monde. Il avait même des espions qui, pour son argent, lui rendaient un compte exact de tout ce qui se passait dans la ville. Ils lui rapportaient jusqu'eux moindres discours qu'ils avaient entendus; et, conmie il leur ordonnait d'être sincères, son amour-propre ai soufirait quelquefois, car le peuple a une intempérance de langue qui ne respecte rien.
Quand je m'aperçus que le comte aimait qu'on lui fit des rapports, je me mis sur le pied d'aller l'après-dînée dans des lieux publics, et de me mêler à la conversation des honnêtes gens, quand il s'y en trouvait. Lorsqu'ils parlaient du gouvernement, je les écoutais avec attention ; et s'ils disaient quelque chose qui méritât d'être redit à Son Excellence, je ne manquais pas de lui en faire part. Mais il faut observer que je ne lui rapportais rieii qui ne fût à son avantage. 11 me semblait que j'en devais user ainsi avec un honune du caractère de ce ministre.
Un jour, en revenant 4e l'un de ces endroits, je passai devant la porte d'un hôpital. Il me prit envie d'y entrer. Je parcourus deux ou trois salles remplies de malades alités, en promenant ma vue de toutes parts. Parmi ces malhei^'^ux, que je ne regardais pas sans compassion, j'en remarquai un qui me frappa. Je crus reconnaître en lui Fabrice, mon ancien camarade et mon compatriote. Pour le voir de plus pires, je m'approchai de son lit, et, ne pouvant douter que ce ne fût le *poêtetïunez, je demeurai quelques moments à le considérer sans rien dire. De son côté, il me remit aussi, et in'envisagea de la même façon. Enfin, rompant le sUence : Mes yeux, lui dis-je^ ne me trompent-ils pomt ? est-ce en effet Fabrice
que je rencontre ici? C'est lui-même, Té|[Kniditm Ih)ideiiienf9 et tu ne dois pas t'en étonner. Depids que je t'ai quitte , j'ai toujours fait le métier d'auteur ; j'ai composé des romans, des comédies, toutes sortes d'ouTrages d'esprit; j'ai foit mon chemin, je suis à l'hôpital.
Je ne pus m' empêcher de rire de ces paroles, et encore plus de l'air sérieux dont il les Avait accompagnées. Eh quoi ! m'écriai-je, ta muse t'a conduit dans ce lieu! elle t'a joué ce vilain tour-là ! Tu le vois, répondit-il, cette maison sert souvent de retraite aux beaux esprits. Tu as bien fait, mon enfant^ pour8uivit41, de prendre une autre route que mû. Mais tu n'es plus, ce me semble, à la cour, et tes affaires ont changé de face; je me souviens même d'avoir oui dire que tu étais en prison par ordre du roi. On t'a dit la vérité, lui rëplîqiudjè; la situation charmante où iu me laissas quand nous nous séparâmes fût, peu de temps après, suivie d'un revers de fortune qui m'enleva mes biens et ma liberté. Cependant, mon ami, past nubita Phœbus, tu me revois dans un état plus brillant encore que celui où tu m'as vu. Cela n'est pas possible, dit Nunez : ton maintien est sage et modeste; tu n'as pas l'air vain et insolent que donne ordinairement la prospérité. Les disgrâces, repris-je, ont purifié ma vertu, et j'ai apfuis à l'école de l'adversité à jouir des richesses sans m'en laisser posséder.
Dis-moi donc, interrompit Fabrice en se mettant avec transpœl à son séant, quel peut être ton emploi. Que fiais-tu présentement? Serais-tu intendant d'un grand seigneur ruiné ou de quelque veuve opulente? l'alun meilleur poste, lui repartis-je ; mais dispense-moi, je te prie, de t'en dire davantage à présent, je satisferai une autre fois ta curiosité, le me contente en ce moment de t'apprendre que je suis en état de te faire plaisir, ou plutôt de te mettre à ton aise pour le reste de tes jours, pourvu que tu me promettes de ne plus^mposer d'ouvrages d'esprit, soit en vers, soit en prose. Te sens-tu capable de me faire un si grand sacrifice? le l'ai 'déjà kit au ctd, me dit-il, dans une maladie mortelle doai tu me vois échappé. Un père de Saint-Dominique m'a fait abjurer la poé- ^ conmie un amusement qui, s'il n'est pas ciimiael, dé* tounie du moins du but de la sagesse.