LIVRE XI, CHAP. Vt
concevoir aux peuples de belles espérances pour l'avenir. Poui' cet effet Je faisais parler le comte d'Olivarès comme un restaurateur envoyé du ciel pour le salut de la nation; je promettais monts et merveilles. En un mot, j'entrai si bien dans les vues du nouveau ministre, qu'il parut surpris de mon ouvrage lorsqu'il l'eut lu tout entier. Santillane, me dit-il, je ne t'aurais pas cru capable de composer un pareil mémoire. Sais-tu bien que tu viens de faire un morceau digne d'un secrétaire d'Etat ? Je ne m'étonne plus si le duc de Lerme exerçait ta plume. Ton style est concis et même élégant; mais je le trouve un peu trop naturel. En même temps, m'ayant fkit remarquer les endroits qui n'étaient pas de son goût, il les changea ; et je jugeai par ses corrections qu'il aimait, comme Navarro me l'avait dit, les expressions recherchées et l'obscurité. Néanmoins^ quoiqu'il voulût dé la noblesse, ou, pour mieux dire, du précieux dans la dicti<m, il ne laissa pas de conserver les deux tiers de mon mémoire; et, pour me témoigner jusqu'à quel pointu en était satisfait, il m'envoya par don Raimond trois cents pistoles à l'issue de mon dîner.
GHAP. VI. — De l'VMge que Gil Bias fit de ces trois cents pistoles, et des soins dont il chargea Scipion. Snooës dn mémoire dont on Tient de parler.
Ce bienfait du ministre fournit à Sdpion un nouveau sujet de me féliciter d'être venu à la cour, ce qu'il ne manqua pas de faire. Vous voyes, me dit-U, que la fortune a de grands desseins sur votre seigneurie. Étes-vous filché présentement d'avoir quitté votre solitude? Vive le comte d'Olivarès ! c'est bien un autre patron que son prédécesseur. Le duc de Lerme, quoique vous lui fussie:^ fort attaché, vous laissa languir plusieurs mois sans vous faire présent d'une pistole; et le comte vous a déjà ^t une gratification que vous n'auriez osé espérer qu'après de longs services.
Je voudrais bien, ajouta-t-il, que les seigneurs de Leyva fussent témoins du bonheur dont vous jouissez, ou du moins qu'ils le sussent. 11 est temps de les en informer, lui rcpondis-je, et c'est de quoi j'dlais te parler. Je ne doute pas qu'ils n'aient une extrême impatience d'apprendre de mes nouvelles; mais j'attendais, pour leur en donner, que je me visse tîaiis un état fixe, et que je pusse leiu» mander positivement
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si Je demearen^ «i no&àlacour. À{»éttRt qad je «lUbieB à quoi m'en tenir, ta peux partir pour Valence qwM^ U te plaira, pour ail»* inetaiâre ces seipieiirs de ma sîiuatÎQa §t^ sente, que je regarde comme leur ouvrage, pûsq^'M e^ e$&tafai que sans eux je ne me serais jamais déterminé i {lire le Yoyage de Madrid. Cela étant, s'écria le fils de la Cofeelme, don César et don Alphonse seront biaitôt iofono^ de l'ëtet présent de vos aifoires. Que je vais leur causer de jo^ en leur luoontant ce qui vous est arrivé! Que ne suis-je déjàe«ix port^ de Valence ! mais j'y serai en peu de jours. Les deux ejli^veiiz de don Alphonse sont tout prêts. Je vais me mettre en ^lemû» avec un laquais de monseigneur. Oidne que je sœ^i bien aise devoir un compagnon sur U route, Tious sayei que |a lûnrée d'un premier ministre jette de la poudre aux feux.
Je ne pus m'empêcfaer de rire de le sotie vanité i^ qiopi secrétaire; et cependant, plus vain peut-être enQfiH*e que lui^ je le laissai Csôre ee qu'il voulut. Par^, lui éisrje, (d reirjens promptement; car j'ai une autre commissiop i te donner. Je veux t'envoyer aux Asturies porter de l'aient à n^ PH^ J'ai par négligence laissé passer le temps auquel j'ai promis de Im faire ten)r cent pistoles, que tu f es otiiigé de lui remettre toi-même en main propre. Ces sortes de paroles doivent être si sacrées pour un fils, que je qae reprecjl^ fpon f^ 4'exacjtir tude à les garder. Vous avez raison, iSK^t^eur, ^ qépox^dit Sdpion, et je me sais msuivais gré de ne y^us en av/côr pas fait souvenir; mais pailence, dans six semajioes au pli^ tar4 je vous rendrai compte de ces deux commissions ; ïf^aâ parlé aux seigneurs de Ley va, fjsit un tour à votre château, et rev^ la ville d'Oviedo, dont je ne puis me rappeler le so^venir sans donner au diaMe les trois quarts et demi de sjBs habitants. Je cofnptai donc jhi âls de la Coscolina cent pistoles pour la pension de ma mère, avec cent autres pour lui, voulant qu'il fît gracieusement le long a oyage qu'il allait entreprendre.
Quelques jours après son dépai-t, moi^seigneur fit imprimer notre mén^ojf e, qui ne fut pas plutôt rendu public, qu'il devint le sujet dje toutes les conversations de Madrid. Le peuple, ami de la nouveauté, lut chai*mé de cet écrit; l'épuisement des doances, qui était peint avec de vives coulem's, le révolta contre le duc de Lerme; et si les coups de griCi'e qu'y rece-
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trdtf ce mhilstre ne furent pas appIëtiÂs de tôiit le monde ^ du mdns ils thnivèrent des approbateurs. Quant aui majgiiiflcfues promesses que le comte d'Olivarès y faisait, et en tie autres celle de fournir par Une sage économie aux dépenses de l'État, sans incommoder les sujets, elles éblouirent les citoycrts eti général, et les conlirtnèl^nt dans la gi-ande opinion qu'ils avaient déjà de ses lumières : si Irfen qtie tonte fa \ilie retentit dé ses louaiiges.
Ce miiiistre^ ravi de se voir parvenu à soil but^ qui n'avait été, dans cet ouvilige, que de s'attirer Taffectiab publique, toulut la mët^ter yéiitablement par une action louable^ et qiii fût utile au roi. Pour cet effet, il etit rë(Jours à llnveiltioii de l'empereur' Galba, c'est-à-dire qu'il fit ^endre gorge aux particuliers qui s'étaient enrichie, Dieu sait comment^ dans les régies it)yale8 *. Quand il eut tiré de ces sangsues le sang qu'elles avaient sucé, et qu'il en eut rempli les cofltes du roi, il entreprit de l'y conserver, en faîsaiit supprimer toutes les pensions, sans eii excepter là i^lenne, aussi bieii qu«i les gratifications qui se faisaient des deniers dti prince. Pour réussir dans ce dessein, qû*il né pouvait exécuter sans changer là face du gduvertiemerit, il me chargea de composer un nouveau mémoire, dont il me ^t la substance et la forme. Ensuite il me recommanda de m'élevei*^ autaUt quil me serait possible, au-dessus dé la siinplîcité ordinaire de mon style, pour donner plus de noblesse à mes phrases. Cela suffit, monseigneur, lui dis-je; Votre Excellence teut du sublime et du lumineux^ elle en aura. Je lU'enfétinài dans le même caMnet
* Galbi, raceetseor éé Héron , erut qu'il parvieitdnlt i remplir le trésor épuité eil ordonnant one reeherebe des folles prodigalitës de sod prddécesseor. Lear nontanl s'élevait à je ne sais combien de millions semés parmi les débauchés, les farceurs, les ministres des plaisirs de ftéron. Galba les fit toas assigner, ne voulant leur laisser qne le dixième de leur proie ; nais Ils n'avaient (dui rtén. Galba, les trouvant insolvables, Rendit la recherche sur les acheteurs mêmes qui avaient acquis d'cuii. Les acquéreurs de bonne foi forent inquiétés, et beaucoup de fortunes furent bouleversées. Cet expédient de Galba fut moins un remède qu'un mal. Le Sage en avait vu des exemples eii fraitoe, dans les chambra fiente», qui n'avalent pas mieux réussi. Cependant (i eii Ihlt Téloge. Il avait nn fond dé fancnhe eontre In finandefs ; et qnand 11 a occasion de reparler de cet sangsues, dn retrouve le ton et les oouledrs de Tur&»ret, de ce clier-^*OBUvre singulier qtti pronve que lé Sagb eobnalssali h fbnd le* mystères de la haute et basse mahAle, et qu'il avait ^ti k portée d*étudler tons les moyens dont certaines ge«i ce sortaient pour finfickir. Dim tûit edinmlni, 4an$ les régie* royaJM,
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OÙ j'avais déjà travaillé; et là je me mis à l'ouvrage, après ItYoir invoqué le génie éloquent de l'archevêque de Grenade.
Je débutai par représenter qu'il fallait garder avec soin tout l'argent qui était dans le trésor royal, et qu'il ne devait être employé qu'aux seuls besoins de la monarchie, comme étant un fonds sacré qu'il était à propos de réserver pour tenir en respect les ennemis de l'Espagne; ensuite je fisLisais voir au monarque, car c'était à lui que s'adres^t le mémoire S qu'en ôtant toutes les pensions et les gratifications qui se prenai^t sur ses revenus ordinaires, il ne se priverait point pour cela du plaisir de récompenser ceux de. ses sujets qui se rendraient dignes de ses grâces, puisque, ^ans toucher à son trésor, il était en état de leur donner de grandes récompenses : qu'il avait pour les uns des vice-royautés, des gouvernements, des ordres de chevalerie, des emplois militaires; pour les autres, des commanderies ou des pensions dessus, des titres avec des magistratures^ et enfin toutes sortes de bénéfices poui* les personnes consacrées a,u culte des autels.
Ce mémoire, qui était beaucoup plus long que le premier, m'occupa près de trois jours; mais heureusement je le fis à ia fantaisie de mon maître, qui, le trouvant écrit avec emphase et farci de métaphores, m'accabla de louanges. Je suis bien content de cela, me dit-il en me montrant les endroits les plus enflés; voilà des expressions mai*quées au bon coin. Courage, mon ami, je prévois que tu me seras d'une grande utilité. Cependant, malgré les applaudissements qu'il me prodigua, il ne laissa pas de retoucher le mémoire. 11 y mit beaucoup du sien, et fit une pièce d'éloquence qui charma le roi et toute la cour. La ville y joignit son approbation, augura bien pour l'avenir, et se flatta que la monarchie reprendrait son ancien lustre sous le ministère d'un si grand personnage. Son Excellence, voyant que cet écrit lui faisait beaucoup d'honneur, voulut, pour la pari que j'y avais, que j'en recueilUsso
' Les deux mémoires composés par Gil Bias sur l'état où se trouvait l'Espagne à lu mort de Philippe ni sont les premiers exemples de ces comptes rendus, dont Le Sage pouvait parler d'après ce qu'on voyait eu France au moment où il écrivait. A la mort de Louis JÏY, les finances étaient dans un chaos épouvantable ; ce chaos ne fut débrouillé que par Nicolas Desmarels; c'était un neveu de Colbert, iustruit dans sa partie. Le mémoire, ou le compte-rendu par Desmarets , contient de» choses cu« rieuses, et on l'a souvent reproduit.