LIVRE XI, CHAP. Xx
même tout ce qu'il trouve mauvais. Par cette complaisance^ qui ne me coûte guère, possédant, comme je fais, l'art de m*accommoder au caractère des personnes qui me sont uiQilL j'ai gagné l'estime et l'amilié de mon patron. 11 m'a engnff^ à composer une tragédie, dont il m'a donné Tidéc. Je l'aifaité'^ sous ses yeux; et, si eUe réussit, je devrai à ses bons avis uae partie de ma gloire.
Je demandai à notre poète le titre de sa tragédie. C'est, répondit-il, le Çomle de Saldagne, Cette pièce sera représentée dans trois jours sur le théâtre du Prince. Je soubait^, bii répliquai-je, qu'elle ait une grande réussite, et j'ai assez bonne opinion de ton génie pour l'espérer. Je l'espère bien aussi, me dit-il; mais il n'y a point d'espérance plus trompeuse que celle-là, tant les auteurs sont incertains de l'événement d'un ouvrage dramatique; tous ies jours ils y sont trompés.
Enfin le jour de la première représentation je ne pus aller à la comédie^ monseigneur m'ayant chargé d'une commission qui m'en empêcha. Tout ce que je pus faire fut d'y envoyer Scipion, pour savoir du moins dès le soir même le succès d'une pièce à laquelle je m'intéreçsais. Après l'avoir impatiemment attendu, je le vis revenir d'un air qui me fît concevoir un mauvais présage. Eh bien ! lui dis-je, comment le Comte de Saldagne a-t-il été reçu du public ? Fort brutalement, répondit-il; jamais pièce n'a été pl^s cruellement traitée : je suis sorti indigné de l'insolence du parterre. Et moi, je le suis, lui répliquai-je, de la fui*eur que Nunez a de composer des poèmes dramatiques. Quel enragé ! Ne faut-il pas qu'il ait perdu le jugement, pour préférer les huées ignominieuses des spectateurs à Thctureux sort que je puis lui faire? C'est ainsi que par amitié je pestais contre le poète des Asturies^ et qtie je m'afnigeais du malheur de sa pièce pendant qu'il s^en ap* plaudissait. '
En effet, je le vis deux jours après entrer chez moi, tou) transporté de joie. SantiHane, s'écria-t-il, je' viens te faire part du ravissement où je suis. J'ai fait ma fortiiiie, mon aml^ en faisant une mauvaise pièce. Tu sais l'étrange accueil qu'oi^ a fait au Comte de Saldagne, Tous les spectateurs à l'envi se sont déchunés contre lui; et c'est à ce déchaînement général que je dois le bonheur de ma vie.
d88 GIL BLAS.
le fus assez éionné d'entendre parler de cette manière le pqête Nunez. Comment donc, Fabrice, lui dis-je, serait-il pos- ^dMb que la chute de ta tragédie eût de quoi jusllGer ta joie ' flttliodérée? Oui, sans doute, répondit-il : je fai déjà dit que éOÊL Bertrand avait mis du sien dans ma pièce; par consé- (fjoeni il la trouvait excellente. Il a été outré de voir les spectateurs d*un sentiment contraire au sien. Nunez, m'a-t-il dit oé matin, Victrix causa Diis placuit, sed vicia CaloniK Si ta pièce a déplu au puMic, en récompense elle me plaît, à moi, et cela doit te suffire. Pour te consoler du mauvais goût du siècle, je te donne deux mille ecus de rente a prendre sur tous mes biens : allons de ce pas chez mon notaire en passer le contrat. Nous y avons été sur-le-champ : le trésorier a signé l'acte de la donation, et m'a payé la première année d'avance... Je félicitai Fabrice sur la malheureuse destinée du Comte de Saldagne, puisqu'elle avait tourné au profit de l'auteur. Tu as bien raison, continua-t-il, de me faire compliment là-dessus. Sais-tu bien qu'il ne pouvait m'arriver un phis grand bonheur que d'avoir déplu au parterre ? Que je suis heureux d'avoir été siCQé à double carillon! Si le public, plus bénévole, m'eût honoré de ses applaudissements, à quoi cela m'aurait-il mené ? à rien. Je n'aurais tiré de mon travail qu'une somme assez médiocre, au Heu que les sifflets m'ont mis tout d'un coup à mon aise pour le reste de mes jours.
CHAP. XI. — Santillane feit donner un emploi à Scipiou, qui part pour la
Nouvelle-Espagne.
Mou secrétaire ne regai'da pas sans envie le bonheur inopiné du poète Nunez : il ne cessa de m'en parler pendant huit jours. J'admire, disait-il, le caprice de la foi-tune, qui se plait quelquefois à combler de biens un détestable auteur , tandis qu'elle en laisse de bons dans la misère. Je voudrais bien qu'elle s'avisât de m'enrichh* aussi du soir au lendemain. Cela pourra bien aniver, lui disais-je, et plus tôt que tu ne penses. Tu es ici dans son temple; car il me semble qu'on peut appeler le temple de la fortune la maison d'un premier ministre, où Ton accorde souvent des grâces qui engraissent
* VerA fameux de Lucain,