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tout à coup ceux qui les obtiennent. Cela est véritable, monsieur, me répondit-il, mais il faut avoir la patience de les attendre. Encore une fois, Scipion, lui répliquai-je, sois tranquille; peut-être es-tu sur le point d'avoir quelque bonne commission. Efiectivement il s'offrit peu de Jours apiès une; occasion de remployer utilement au service du comte-duc, et je ne la laissai point échapper.
Je m'entretenais un matin avec don Raimond Capoiis, intendant de ce premier ministre^ et notre conversation roulait sur les revenus de Son Excellence. Monseigneur jouit, disait-il, des commanderies de tous les ordres militaires, ce qui lui vaut par an quarante mille ecus ; et il n'est obligé que de porter la croix d' Alcantara. De plus, ses trois charges de grand chambellan, de grand écuyer, et de grand chancelier des Indes, lui rapportent deux cent mille ecus; et tout cela n'est rien encore en comparaison des sommes immenses qu'il tire des Indes : savez-vous bien de quelle manière? Lorsque les vaisseaux du roi partent de Seville ou de Lisbonne pour ce pays-là, il y fait embarquer du vin, de l'huile et des grains, que lui fournit sa comté d'Olivarès ; il ne paye point de port. Avec cela il vend dans les Indes ces marchandises quatre fois plus qu'elles ne valent en Espagne; ensuite il en emploie l'û^gent à acheter des épiceries, des couleurs, et d'autres choses qu'on a presque pour rien dans le Nouveau-Monde, et qui se vendent fort cher en Europe. Il a déjà, par ce trafic, gagné plusieurs millions sans faûe le moindre tort au roi.
Ce qui ne doit pas vous paraître étonnant, continua-t-il, c'est que les personnes employées à faire ce commerce reviennent toutes chargées de richesses, monseigneur trouvant bcm qu'elles fassent kurs affaires avec les siennes.
Le filç de la^ Goscolina, qui écoutait notre enti^tien, ne put entendre parler ainsi don Raimond sans Tinterrompre. Parbleu ! seigneur Caporis, s*écria-t-il, je serais ravi d'êtie une de ces personnes-là; aussi bien il y a longtemps que je souhaite de voir le Mexique. Votre curiosité sera bientôt satisfaite, lui dit l'intendant, si le seigneur de Ssmtillane ne s'oppose point à votre envie. Quelque délicat que je sois sur le choix des gens que j'envoie aux Indes faire ce trafic (car c'est moi qui les choisis), je vous mettrai aveuglément sur m,on re-
gistre» si Totre maître le veut. Vous me ferez plaisir^ dis-je à don Raimond ; donnez^moi cette marque d'amitié. Scipion est un garçon que j'aime, d'ailleurs très-iotelligent, et qui se gou- ▼emera de façon qu'on n'aura pas le moindre reproche à lui faire. En un mot, j'en réponds comme de moi-niême.
Cela suffit, reprit Capoiis, il n'a qu'à se rendre incessamment à Seville ; les vaisseaux doivent mettre à la voile dans un mois pour les Indes. Je le chargerai, à son départ, d'une lettre pour un homme qui lui donnera toutes les instructions liéoessaires pour s'enrichir, sans porter aucun préjudice aux intérêts de Son Excellence, qui doivent être sacrés pour lui.
Scipion, charmé d'avoir cet emploi, se hâta de partir pour Seville avec mille écns que je lui comptai, poiu* acheter dans l'Andalousie du vin et de l'huile, et le mettre en état de trafiquer pour son compte dans les Indes. Cependant, tout ravi qu'il était de faire un voyage dont il espérait tirer tant de proût, il ne put me quitter sans répandre des pleui's; et je ne vis pas de sang-froid son départ.
CHAP. XII. — Don Alphon»^ de Leyra Tient à Madrid; motif de son voyage. De rafiictioD qu'eut Gil Bias, et de la joie qni la siIi-Ht.
A peine eus-je perdu Scipion, qu'un page du ministre m'apporta un hillet qui contenait ces paroles : « Si le seigneur de » Santillane veut se donner la peine de se rendre à l'Image » Saint-Gahriel, dans la rue de Tolède, il y verra un de ses » meilleurs amis. »
Quel peut être cet ami qui ne se nomuie point ? dis-je en moi-même. Pourquoi me cache-t-il son nom? Il veut apparemment me causer le plaisir de la surprise. Je sortis surle-champ, je pris le chemin de la rue de Tolède; et, en arrivant au lieu marqué, je ne fus pas peu étonné d'y trouver doll Alphonse de Ley va. Que vois-je ! m'écriai-je. Vous ici, seigneur? Oui, mon cher Gil Bias, répondit-il en me serrant étroitement entre ses bras, c'est don Alphonse lui-même qui s'ofi^e à votre vue. Eh! qui vous amène à Madrid? luidis-je. Je vais vous surprendre, me repartit-il , et vous affliger, en vous apprenant le sujet de mon voyage. On m'a ôté le. gouvernement de Valence, et le premier ministre me mande à la cour pour rendre compte de ma conduite. Je demeurai un
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quart d'heure dans un stupideidlenee; puis^ re|)renant la pa>role : De quoi, lui dis-je, voua accuse-trOn? Il faut bien que TOUS ayes fait quelque chose imprudemment. J'impute, répondit-il, ma disgrâce à la TÎsite que j'aj faîte, il. y a troi$ semaines^ au cardinal-duc de Lerme, qui depuis un mois est relégué dans son château de Dénia.
Oh Traiment, interrompis-je, tous aTez raison d'attribuer TOtre malheur à cette Tisite indiscrète! n'en cherchiez point la cause ailleurs; et permettes-moi de vous dire que tous n'aTes pas consulté Totre prudence ordinaire lorsque tous aTez été Toir ce ministre disgracié; La foute en est faite, me dit-U, et j'ai pris de bonne grâce mon parti : je Tais nie retirer aTec ma famille au château de Leyva, où je passerai dans un profond repos le reste de mes jours. Tout ce qui me .fait de la peine, ajouta-t-il> c'est d'être obligé de paraître devant un superbe ministre qui pouiTa me receToir peu gracieusement. Quelle mortification pour un Espagnol ! Cependant c'est une nécessité ; mais aTant que de m'y soumettre, j'ai touIu tous parler. Seigneur, lui dis-je, laissez-moi faire; ne tous prér sentez pas dcTant le mirdstre, que je n'aie su auparaTant de quoi l'on tous accuse; le mal n'est peut-être pas sans remède, Quoi qu'il en soit^ tous trouTcrez bon^ s'il tous plaît, que je me donne pour tous tous les mouTements qu'exigent de moi la reconnaissance et l'amitié. A ces mots, je le laissai dans son hôtellerie^ en l'assurant qu'il aurait incessanunent dé mes nouvelles.
Gonmie je ne me mêlais plus d'affaires d'État depuis les deux mémoires dont il a été fait une si éloquente mention, j'allai trouTer Camero, pour lui demander s'il était Trai qu'on eût ôté à don Alphonse de LeyTa le gouTernement de la Tille de Valence. Il me répondit que oui, mais qu'il en ignorait la raison. Là-dessus, je pris sans balancer la résolution de m'adresser à monseigneur même pour apprendre de sa propre bouche les sujets qu'il pouvait avoir de se plaindre du fils de don César.
J'étais si pénétré de ce fâcheux éTénement, que je n'eus pas besoin d'affecter un air de tristesse pour paraître afQigé aux yeux du comte-duc. Qu'as-tu donc, Santillane? me dit-il aussitôt qu'il me Tit J'aperçois sur ton Tisage une impression do
chagrin; je vois même des larmes prêtes à couler de tes yeux. Qu'est-ce que cela signifie ? ne me déguise rien. Quelqu'un f aurait-il fait quelque offense? Parle^ tu seras bientôt vengé. •Monseigneur^ lui répondis-je en pleurant, quand je voudrais ^ycm cacher ma douleur, je ne le pourrais pas : je suis au désespoir. On vient de me dire que don Alphonse de LiCyva n'est plus gouverneur de Valence; on ne pouvait m'annoncer une nouvelle plus capable de me causer une mortelle afihctîon. Que dis-tu, Gil Bias? reprit le ministre étonné; qnel intérêt peux-tu prendre à ce don Alphonse et à son gouvernement? Alors je lui fis im détail des obligations que j'avais aux seigneurs de Ley va; ensuite, je lui racontai (te quelle façon j'avais obtenu du duc de Lerme, pour le fils de don César^ le gouvernement dont il s'agissait.
Quand Son Excellence m'eut écouté jusqu'au bout avec une attention pleine de bonté pour moi, il me dit : Essuie tes plem's, mon ami. Outre que j'ignorais ce que tu viens de m'apprendre, je t'avouerai que je regardais d(m Alphonse comme une créature du cardinal de Lerme. Je te mets à ma place : la visite qu'il a faite à cette Eminence ne te l'aurait-elle pas rendu suspect? Je veux bien croire pourtant qu'ayant été pourvu de son emploi par ce ministre, il peut avoir fait cette démarche par un pur mouvement de reconnaissance, et je la lui pardonne. Je suis fâché d'avoir déplacé un honune qui te devait son poste; mais si j'ai détruit ton ouvrage, je puis le réparer. Je veux même encore plus faire pour toi que le duc de Lerme. Don Alphonse, ton ami, n'était que gouverneur de la ville de Valence, je le fais vice-roi du royaume d^Aragon : c'est ce que je te permets de lui faire savoir, et tu peux lui mander de venir prêter serment.
Lorsque j'eus entendu ces paroles, je passai d'une extrême douleur à un excès de joie qui me troubla l'esprit à un point, qu'il y parut au remercîment que je fis à monseigneur : mais le désordre de mon discours ne lui déplut point; et, conune je lui appris que don Alphonse était à l^ladrid, il me dit que je pouvais le lui présenter dès ce jour-là même. Je courus aussitôt à rimage Saint-Gabriel, où je ravis le fils de don César en lui annonçant son nouvel emploi. 11 ne pouvait croire ce que je lui disais, tant il avait de peiue à se persuader que le