‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 266 sur 296 · LIVRE XI, CHAP. XIY · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAP. XIY

&er. Je n'en veux point, monseigneur, lui répondi&-je| valûtelle dix mille ducat» de rente ; je renonce à tous les postes que je ne puis occuper sans nfëloigner de vous. Mais, reprit le ministre, tu peux fort bien remplir <îelui-là sans être obligé de quitter MadiMd, que pour aller de temps en temps à Valladolid visiter la prison; cela, comme tu vois, n'est pas incompatible. Vous direz, lui repaitis-je, tout ce qu'il vous plaira ; je ne veux de cet emploi qu'à condition qu'il me sera permis de m'en démettre en faveur d'un brave gentilhomme appelé don André de Tordesillas, ci -devant châtelain de la tour de Ségovie : j'aimerais à lui faire ce présent, pour reconnaître les bons traitements qu'il m'a faits pendant ma prison.

€e discours ût rire le ministre, qui me dit : C'est-à-dire, Gil Bias, que tu veux faire un gouverneur de prison royale comme tu as fait un vice-roi. Eh bien, soit> mon ami, je t'a&ccMTde la place vacante pour Tordesillas ; mais dis-moi tout naturellement quel profit il doit t'en revenir ; car je ne te crois pas assez sot pour vouloir employer ton crédit pour rien. Monseigneur, lui r^pondis-je, ne faut41 pas payer ses dettes? Don André m'a fait sans intérêt tous les plaisirs qu'il a pu, ne dois-je pas lui rendre la pareille ? Vous êtes devenu bien désintéressé, monsieur de Santillane, me répliqua Son Ëxcelr lence en riant; U me semble que vous l'étiez beaucoup moins 80U& le dernier ministère. J'en conviens, lui repartis-je : le mauvais exemple corrompit mes mœurs : comme tout se Tendait alors, je me conformai à l'usage; et, comme aiyoïird*hui tout se donne, j'ai repris mon intégrité.

Je fis donc pourvoir don André de TordesiUas du gouvernement de la prison royale de Valladolid> et je Tenvoyai bientôt dans cette ville, aussi satisfait de son nouvel établissement que je l'étais de m'être acquitté ^vers lui des obligations que je lui avais.

CHAP. XIV. — Santilbne va chez le poète Nonex. Quelles jpwsonàes 11 j tronta, et

quels discours j furent tfiavs.

Il me prit envie, une âprè^-dinée, d*aller voir le poète des Asturies, me sentant fort cuiieux de savoir de quelle façon il était logé. Je me rendis à l'hôtel du seigneur don Bertrand (kunex del Ribero^ et j'y demandai Nunez. 11 ne demeure

fias ki, me dit un laquais qui était à la pcMie; c'est là qaH loge à présent, ajouta-t-il en me montrant une maiscm msine; il occupe un corps de logis sur le derrière. Ty allai; et, après avoir traversé une petite cour, j'entrai dans une salle toute nue, où je trouvai mon ami Fabrice encore à table, avec cinq ou six de ses confrères qu*il régalait ce jour-là.

Ils étaient sur la fin du repas, et par conséquent en train de disputer; mais aussitôt qu'ils m'aperçurent, ils firent succéder un profond silence à leurs bruyants entretiens. Nnnes se leva d'un air empressé pour me recevoir, en s'écriant : Messieurs, voilà le seigneur de Santillane qui veut bien m'honorer d'une de ses visites ; rendez avec moi vos hommages au favori du premier ministre. A ces paroles, tous les convives se levèrent aussi pour me saluer; et, en faveur du titre qui m'avait été donné, ils me firent des civilités très-respectueuses. Quoique je n'eusse besoin ni de bcôre ni de manger, je ne pus me défendre de me mettre à table avec eux, et même de faire raison à une brinde qu'ils me portèrent.

Comme il me parut que ma présence les empêchait de continuer à s'entretenir librement : Messieurs, leur dis-je, que je ne vous gêne point, s*il vous plait; il me semble que j'ai interrompu votre entretien; reprenez-le, de grâce, ou je m'en vais. Ces messieurs, dit alors Fabrice, parlaient de Vlphigènie d'Euripide. Le bachelier Melchior de Villegas, qui est un savant de premier ordre, demandait au seigneur don Jacinte de Romarate ce qui l'intéressait dans cette tragédie. Oui, dit don Jacinte, et je lui ai répondu que c'était le péril où se trouvait Iphigénie. Et moi, dit le bachelier, je lui ai réptiqué (ce que je suis prêt à démontrer) que ce n'est point ce péril qui fait le véritable intérêt de la pièce. Qu'est-ce que c'est donc ? s'écria le vieux licencié Gabriel de Léon. C'est le vent, repartit le bachelier.

Toute la compagnie fit un éclat de rire à cette repartie, que je ne crus pas sérieuse; je m'imaginai que Melchior ne l'avait faite que pour égayer la conversation. Je ne connaissais pas ce savant : c'était un homme qui n'entendait nullement raillerie. Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, reprit-il froidement; je vous soutiens que c'est le vent seul qui doit intéresser, frapper, émouvoii* le spectateur, et non le péril d'Iphigénie.

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Représentez-vous, poursuivit-il, une nombreuse armée qui s'est assemblée pour aller faire le siège de Troie : conœvez toute Timpatience qu'ont les chefs et les soldats d'exécuter leur entreprise, pour s'en retourner promptement dans la Grèce, où ils ont laissé ce qu*ils ont de plus cher, leurs dieux domestiques, leurs femmes et leurs enfants ; cependant un niaudit vent contraire les retient en Aulide, semble les clouer au port; et, s'il ne change point, ils ne pourront aller assiéger la ville de Priam. C'est donc le vent qui fait Vintérêt de cette tragédie. Je prends paiii pour les Grecs, j'épouse lem* dessein ; je ne souhaite que le départ de leur flotte^ et je vois d'un œil indifférent Iphigénie dans le péril, puisque sa mort est un moyen d'obtenir des dieux un vent favorable.

Sitôt que Villegas eut achevé de parler, les ris se renouvelèrent à ses dépens. Nunez eut la malice d'appuyer son sentiment, pour donner encore plus beau jeu aux raillem'S, qui se mirent à faii'e à l'envi de mauvaises plaisanteries sur les vents. Mais le bachelier, les regardant tous d'un air flegmatique et orgueilleux, les traita d'ignorants et d'esprits vulgaires. Je m'attendais à tous moments à voir ces messieurs s'échauffer et se prendre aux crins, fin ordinaiie de leurs dissertations; cependant je fus trompé dans mon attente : ils se contentèi'ent de se dire des injures réciproquement, et se retirèrent quand ils eurent bu et mangé à discrétion.

Après leur retraite, je demandai à Fabrice pourquoi il ne demeurait plus chez son trésorier, et s'ils s'étaient brouillée' tous deux. Brouillés! me répondit-il, le ciel m'en préserve ! je suis mieux que jamais avec le seigneur don Bertrand, qui m'a permis de loger en mon particulier. Ainsi j*ai loué ce corps de logis pour y recevoir mes amis, et me réjouir avec eux en toute liberté, ce qui m'aiTive fort souvent ; cai* tu sais bien que je ne suis pas d'humeur à vouloir laisser de grandes richesses à mes héritiers; et, ce qu'il y a d'heureux pour moi, je suis présentement en état de faire tous les joms des parties de plaisir. J'en suis ravi, repris-je, mon cher Nunez, et je ne puis m'empêcher de te féliciter encore sur le succès de ta dernière tragédie ; les huit cents pièces dramatiques du grand Lope ne lui ont point rapporté le quart de ce que t*a valu ton Comte de Saldagne,

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