LIVRE XII > CHAP. I
belles processions qui aient jamais été faites ; il y a, dit-on^ plus de cent prisonnierSi parmi lesquels on en compte phis de dix qui doivent être brûlés.
Véritablement, le lendemain, avant le lever du fiolell, j'entendis sonner toutes les cloches de la ville; et l'on faisait ce carillon pour avertir le peuple qu'on allait commencer Vautoda-fé. Curieux de voir cette efflrayante fête, que je n'avais point encore vue, je m'habillai à la hâte et me rendis à Tinquisition. 11 y avait tout auprès, et le long des rues par où la procession devdt passer, des échafauds, sur l'un desquels je me plaçai pour mon argent. J'aperçus bientôt les dominicains qui marchaient les premiers, précédés de la banni^e de l'inquisition. Ces bons pères étaient immédiatement suivis des tristes victimes que le saint office voulait immoler ce jour-là. Ces malheureux allaient Fun après l'autre, la tête et les pieds nus, ayant chacun un cierge à la main et son parrain^ à son côté* Les uns avaient un grand scapulaire de toile jaune, parsemé de croix de Saint-André peinte» en rouge , et appelé san-benUo; les autres portaient des earoehcLs, qui sont des bonnets de carton élevés en forme de pain de sucre> et Govfr verts de flammes et de figures diaboliques.
Comme je regardais de tous mes yeux ces infortunés, avec une compassion que je me gardais bien de laisser paraître, de peur qu'on ne m*en fît un crime, je crus reconnaître, parmi ceux qui avaient la tête ornée de casochas, le révérend père Hilaire, et son compagnon, le frère Ambroise. Ils passèrent si près de moi, que, ne pouvant m'y tromper : Que vois-je ? dis-je en moi-même; le cid, las des désordres de la vie de ces deux scélérats, les a donc livrés à la justice de l'inquisition ! En parlant de cette sorte, }e me sentis saisir d'efiroi; il me prit un tremblement untversel, et mes esprits se trou-^ blèrent au point que je pensai m'évanouir. La liaisoit que j'avais eue avec ces fripons, l'aventure de Xelva, enfin tout ce que nous avions fait ensemble, vmt dans ce moment s'ofi&ir à ma pensée, et je m'imaginai ne pouvoir assez remercier IMea de m'avoir préservé du scapulaire et des carodioêé
' On appelle parrains toutes les personnes que Tinquisitenr nomme pour aocwv* pagner tel prisooniers dans Vauto-d^'fif et qui sont obhgëes.d'en répondre.
Lorsque la cérémonie fut achevée^ je ui^eii i-etouiiiai à mmi hôlellerie^ tout tremblant du spectacle affreux que je venais de voir ; mais les images affligeantes dont j'avais l'esprit rempli se dissipà^nt insensiblement, et je ne pensai plus qu'à me bien acquitter de la commission dont mon maître m'avait chai'gé. J'attendis avec impatience l'heure de la comédie poai* y aller, jugeant que c'étut par là que je devais commencer; et, sitôt qu'elle fut venue, je me rendis au théâtre, où je m'assis auprès d*un chevalier. d'Alcantai*a. J'eus bientôt lié conversation avec lui. Seigneur, lui di&-je, est-il permis à un étranger d'oser vous faire une question ? Seigneur cavalier, me répondit-il fort poliment, c'est de quoi je me tiendrai fort honoré. On m'a vanté, repris-je, les comédiens de Tolède; aurait-on eu tort de m'en dire du bien? Non, repartit le chevalier, leur troupe n'est pas mauvaise; il y a même parmi eux de grands sujets. Vous verrez entre autres la belle Luci'èce, une actrice de quatorze ans, qui vous étonnera. Vous n'aurez pas besoin, lorsqu'elle se montrera sur la scène, que que je vous la fasse remarquer; vous la démêlerez aisément. Je demandai au chevalier si elle jouerait ce jour-là; il me répondit que oui, et même qu'elle avait un rôle très-brillant dans la pièce qu'on allait représenter.
La comédie commença. 11 parut deux actrices qui n'avaient rien négligé de tout ce qui pouvait contribuer à les rendre chaiTnaûtes; mais, malgré l'éclat de leurs diamants, je ne pris ni l'une ni l'autre pour celle que j'attendais. Le chevalier d'Alcantara m'avait si fort prévenu en faveur de Lucrèce, que je ne pouvais la deviner qu'en la voyant elle-même. Enfin cette belle Lucrèce sortit du fond du théâtre, et son arrivée sur la scène fut annoncée par un battement de mains long et général. Ah ! la voici, dis-je en moi-même : quel air de noblesse ! que de grâces ! les beaux yeux ! la piquante créature ! Effectivement j'en fus fort satisfait, ou plutôt sa personne me frappa vivement. Dès la première tirade de vers qu'elle récita, je lui trouvai du naturel, du feu, une intelligence au-dessus de son âge, et je joignis volontiers mes applaudissements à ceux qu'elle reçut de toute l'assemblée pendant la pièce. Eh bien 1 me dit le chevalier, vous voyez comme Lucrèce est avec le public ? Je n'en suis pas surpris, lui ré-