LIVRE WI, CHAP. I
pondis-je. Vous le seriez encore moins^ me répliqua-t-il, si vous Fentendiez chanter ; c'est une sirène : malheur à ceux qui i'écoutent sans avoir pris la précaution d'Ulysse ! Sa danse, poursuivit-il, n'est pas moins redoutable ; ses pas, aussi dangereux que sa voix, charment les yeux et forcent les cœurs à se rendre. Sur ce pied-là, m'écriai-je, il faut donc avouer que c'est un prodige. Quel heureux mortel a le plaisir de se ruiner pour une si aimable fille? Elle n'a point d'amant déclaré, me dit-il, et la médisance même ne lui donne aucune intrigue secrète : cependant, ajouta-t-il, elle pourrait en avoir; car Lucrèce est sous la conduite de sa tante Estelle, qui sans contredit est la plus adroite de toutes les comédiennes.
Au nom d'Estelle, j'interrompis avec précipitation le chevalier, pour lui demander si cette Estelle était une actrice de la troupe de Tolède. C'en est une des meilleures, me dit-tl. Elle n'a pas joué aujourd'hui, et nous n'y avons pas gagné; elle fait ordinairement la suivante, et c'est un emploi qu'elle remplit admirablement bien. Qu'elle fait voir d'esprit dans son jeu! Peut-être même en met-elle trop; mais c'est un beau défaut qui doit trouver grâce. Le chevalier me dit donc des merveilles de cette Estelle; et, sur le portrait qu'il me fit de sa personne, je ne doutai point que ce ne fut Laure, cette même Laure dont j'ai tant parlé dans mon histoire,' «t que j'avais laissée à Grenade.
Pour en être plus sûr, je psTssai derrière le théâtre après la comédie. Je demandai Estelle; et, la cherchant des yeux partout, je la trouvai dans les foyers, où elle s'entretenait avec quelques seigneurs, qui ne regardaient peut-être en elle que la tante de Lucrèce. Je m'avançai pour, saluer Lauie; mais, soit par fantaisie, soit pour me punir de mon départ précipité de la ville de Grenade, elle ne fit pas semblant de me connaître, et reçut mes civilités d'un air si sec, que j'en fus un peu déconcerté. Au lieu de lui reprocher en riant scm acaieil glacé, je fus assez sot pour m*en fâcher; je me retirai même brusquement, et je résolus dans ma colère de m'en retourner à JAadrid dès le lendemain. Pour me venger de Laure, disais-je, j€ ne veux pa3 que sa nièce ait l'honneur dé painaître devant le roi; je n'ai pour cela qu'à faire au ministre le portrait qu'il me plaii*a de Lucrèce ; je n'ai qu'à lui dire