‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 272 sur 296 · LIVRE XII * CHAP. II. r · texte numérisé non relu

LIVRE XII * CHAP. II. r

ce secrétaire dressa Tordre lui-même et m'en dfiivra Texpédition, que j'envoyai sur-le-champ à Estelle par le même laquais qui m'avait accompagné à Tolède. Huit jours après, la mère et la fille arrivèrent à Madrid. Elles allèrent loger dans un hôtel garni, à deux pas de la troupe du prince, et leur premier soin fut de m'en donner avis par un billet. Je me rendis dans le moment à cet hôtel, où, après mille offres de service de ma part, et autant de remavcîments de la leur, je les laissai se préparer à leur début, que je leur souhaitai heureux et brillant.

Elles se firent annoncer au public comme deux actiices nouvelles que la troupe du prince venait de recevoir par ordre de la cour. Elles débutèrent dans une comédie qu'elles avaient coutume de jouer à Tolède avec applaudissement.

Dans quel endroit du monde n'aime-t-on pas la nouveauté en fait de spectacles? Il se trouva ce jour-là, dans la salle des comédiens, un concours extraorduiaire de spectateurs. On juge bien que je ne manquai pas cette représentation. Je souffris un peu avant que la pièce commençât. Tout prévenu que j'étais en faveur des talents de la mère et de la fille, je tremblai pour elles, tant j'étais dans leurs intérêts. Mais à peine eurent-elles ouvert la bouche, qu'elles m'ôtèrent toute ma crainte par les applaudissements qu^elles reçurent. On regarda Estelle comme une actrice consommée dans le comique, et Lucrèce comme un prodige pour les rôles d'amoureuses. Cette dernière enleva tous les cœurs. Les uns admirèrent la beauté de ses yeux, le3 autres furent touchés de la douceur de sa voix ; et tous, frappés de ses grâces et du vif éclat de sa jeunesse^ sortirent endiantés de sa personne.

Le comte-duc, qui prenait encore plus de part que je ne croyais au début de cette actrice, était à la comédie ce soir-là. Je le vis sortir sur la fin de la pièce, fort satisfait^ à ce qu'il me parut, de nos deux comédiennes. Curieux de savoir s'il en était véritablement bien affecté, je le suivis chez lui; et m'introduisant dans son cabinet^ où il venait d'entrer : Eh bien! monseigneur, lui dis-je. Votre Excellence est-elle contente de la petite Mari^va? Mon Excellence, répondit-il en souriant, serait bien difficile, si elle refusait de joindre son suffrage à celui du public. Oui, mon enfant, ton voyage de

Tolède a été heureux. Je suis charmé de ta Lucrèce^ et je ne doute pas que le roi he prenne plaisir à la voir.

CHAP. in. — Lucrèce fait grand bruit k la .cour, et joue devant le roi, qui en devient

amoureux. Suites de cet amour.

Le début des deux actrices nouvelles fit bientôt du bruit h la cour; dès le lendemain, il en fut parlé au lever du roi. Quelques seigneurs vafitèrent surtout la jeune Lucrèce : ils en firent un si beau portrait^ que le monarque en fut frappé ; mais^ dissimulant l'impression que leurs discours faisaient sur lui, il gardait le silence, et semblait n'y prêteraucune attention.

Cependant, d'abord qu'il se trouva seul avec le comte-duc, il lui demanda ce que c'était que certaine actrice qu'on louait tant. Le ministre lui répondit que c'était une jeune comédienne de Tolède, qui avait débuté le soir précédent avec beaucoup de succès. Cette actrice, ajouta-t-il, se nomme Lucrèce, nom fort convenable aux personnes de sa profession : elle est de la connaissance de Santillane, qui m'a dit d'elle tant de bien, que j'ai jugé à propos de la recevoir dans la troupe de Votre Majesté. Le roi sourit en entendant prononcer mon nom ; peut-être qu'il se ressouvint dans ce moment que c'était moi qui lui avais fait connaître Catalina, et qu'il eut un pressentiment que je lui rendrais le même service dans cette occasion. Comte, dit-il au ministre, je veux voir jouer dès demain cette Lucrèce; je vous charge du soin de le lui faire savoir.

Le comte-duc m'ayant rapporté cet entretien et appris l'intention du roi, m'envoya chez nos deux comédiennes pour les en avertir. Je m'y rendis en diUgence. Je viens, dis-je à Laure, que je rencontrai la première, vous annoncer une grande nouvelle : vous aurez demain parmi vos spectateui*s le souverain de la monarchie ; c'est de quoi le ministre m'a ordonné de vous informer. Je ne doute pas que vous ne fassiez tous vos efforts, votre fille et vous, pour répondre à l'honneur que ce monarque veut vous faire; mais je vous conseille de choisir ime pièce où il y ait de la danse et de la musique, pour lui faire admirer tous les talents que Lucrèce possède. Nous suivrons votre conseil, me répondit Laure ; nous n'avons garde d'y manquer, et il ne tiendra pas à nous que le

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