LIVRE XII ^ CHAP. III. 7i
prince ne 8oit satisfait. 11 ne saurait manquer de l'être^ lui dis-je en voyant arriver Lucrèce dans un déshabillé qui lui prêtait plus de charmes gue ses habits de théâtre les plus superbes : il sera d'autant plus content de votre aimable nièce^ qu'il aime plus que toute autre chose la danse et le chant ; il pourrait bien même être tenté de lui jeter le mouchoir. Je ne souhaite point du tout, reprit Laure, qu'il ait cette tentation; tout puissant monarque qu'il est, il pourrait trouver des obstacles à Faccomplissement de ses désirs. Lucrèce, quoique élevée dans les coulisses d'un théâtre, a de la vertu; et, quelque plaisir qu'elle prenne à se voir applaudir sur la scène, elle aime encore mieux passer pour honnête fille que pour bonne actrice.
Ha tante, dit alors la petite Marialva en se mêlant à la conversation, pourquoi se faire des monstres pour les combattre ? Je ne serai jamais à la peine de repousser les soupirs du roi; la délicatesse de son goût le sauvera des reproches qu'il mériterait, s'il abaissait jusqu'à moi ses regards. Mais, charmante Lucrèce, lui dis-je, s'il arrivait que ce prince vou- % lût s'attacher à vous et vous choisir pour sa maîtresse, seriez-vous assez cruelle pour le laisser languir dans vos fei's comme un amant ordinaire ? Pourquoi non ? répondit-elle. Oui, sans doute ; et, vertu à part, je sens que ma vanité serait plus ilattée d'avoir résisté à sa passion, que si je m'y étais rendue. Je ne fus pas peu étonné d'entendre parler de cette sorte une élève de Laure; et je quittai ces dames en louant la dernière d'avoir donné à l'antre une si belle éducation.
Le jour suivant, le roi, impatient de voir Lucrèce, se rendit à la comédie. On joua une pièce entremêlée de chants et de danses, et dans hquelle notre jeune actrice brilla beaucoup. Depuis le commencement jusqu'à la fin, j'eus les yeux attachés sur le monarque, et je m'appliquai à démêler dans les siens ce qu'il pensait; mais il mit en défaut ma pénétration, par \m air de gravité qu'il affecta de conserver toujours. Je ne sus que le lendemain ce que j'étais en peine de savoii*. Santillane, me dit le ministre, je viens de quitter le roi, qui m'a parlé de Lucrèce avec tant de vivacité, que je ne doute pas qu'il ne soit épris de cette jeune comédienne ; et, comme je lui ai dit que c'est toi qui l'as f^it veiiii* dç Tolède, il m'a