‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 28 sur 296 · BUS · texte numérisé non relu

BUS

Haas ! disais-je en moi-même^ je ne me connais point en rn* bis; mais je connais les gens qui les (roquent. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire que j'aille chez un joaillier pour être per* ^uadé que je suis un sot.

Je ne laissai pas toutefois de vouloir m'éclaircir de ce que valait ma bague^ et je Tallai montrer à un lapidaire^ qui Testima trms dirais. A cette estimation , quoiqu'elle ne m'étonnàt point, je donnai au diable la nièce du gouverneur des îles Philippines, ou plutôt, je ne fis que lui en renouvekrfe don. Gomme je sortais de chez le lapidaire, il passa près d^ moi un jeune homme qui s'arrêta pour me considérer. Je ne le remis pas d'abord, bien que je le connusse parfaitement. Comment donc, Gil Bias, me dit-il, feignez-vous d'ignorer qui je suis ? ou deux années ont-elles si fort changé le fils du barbier Nuhez, que vous le méconnaissiez? Ressou>'eqez-vous de Fabrice, votre compatriote et votre compagnon d'écde. Nous avons si souvent disputé chez le docteur Godinez sur les universaux *, et sur les degrés métaphysiques * !

Je le reconnus avant qu'il eût achevé ces paroles, et nous nous embrassâmes tous deu^ avec cordialité. Ëh ! mou ami, reprit-il ensuite, que je suis ravi de te rencontrer ! je ne puis t'exprimer la joie que j'en ressens... Mais, poursuivit-ii d'un air surpris, dans quel état t'oiTres-tu à ma vue? Vive Dleu^ te voilà vêtu comme un prince ! Une belle épée , des bas de soie , un pourpoint et un manteau de velours , relevés d'ime broderie d'argent î Malepeçte ! cela sent diablement les bonnes fortunes. Je vais parier que quelque vieille fename libérale te fait part de ses largesses. ^\x te trompes, lui dis-je; mes affaires ne sont pas si florissantes que tu te l'imagines. A d'autres, répiiqua-t-il, à d'autres; tu veux faire le discret. Et ce beau rubis que je vous vois au doigt, monsieur Gil Bias, d'où vous vient-il, s'il vous plaît? Il me vient, lui repartis-je, d'une fi'anche friponne. Fabrice, mon cher Fabrice, bien loin

.'Les univtttaux, terme fameux de raeclenne legique. On eo ébmptaU cim), to genre^ respèce^ la différmee, U propre et Vauident,

' Les iegréà métaphysiqttes étaient aussi les différentes propriétés d'uqe même cltese, en partant de Itf phtô simple pour aYriver à h plus composée.

La philosophie aodwue s'est déJNÎrra«8ée 4e tent ce fofras> qui n'était Imn qo*i em« brouiller les idées et à r^endre le» ^uiqefK^ioas iQiefnuaaiile&r

LIYRB I, CBÀF. XTU, 67

d'être la ooqiiBlucha des fonmes de YaUadqlid^ apprends^ mon ami^ que j'en suis la dupe*

Je prononçai ces dernières paroles si tristement^ que Fabrice Tit bien qu'on m'avait joué quelque tour. 11 me pressa de lui dire pourquoi je me plaignais ainsi du beau sexe. Je me ré* solus sans peine à contenter sa curiosité ; mais Comme j'avais un assez long récit à faire^ et que d'ailleurs nous ne Toulions pas nous séparer sitôt , nous entrâmes dans un cabaret pour nous entretenir plus commodément. Là^ je lui contai, en dé^ jeunant5 tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie d'Oviédo. Il trouva mes aventures ftssez bizarres ; et après m'avoir té* moigné qu'il prenut beaucoufi de part à la fâcheuse situation où j'étais^ il me dit : 11 faut se c(»isoler, mon enfant, de tous les malheurs de la vie : c'est par là qu'une âme forte et cou* rageuse sç distingue des âmes Daibies. Un homme d'esprit est-^l dans la misère, il attend avec patience un temps plus heureux. Jamais, comme dit Ciçéron, il ne doit se laisser abattre jusqu'à ne se plus souvenir, qu'il est homme. Pour moi, je suis de ce caractère-là : mes disgrâces ne m'accablent point ; je suis tou* jours au-dessus de la mauvaise fortune. Par exemple, j'aimais une fille de lanûlle d'Oviédo, j'en étais aimé : je la demandai en mariage à son père , il me la refusa. Un autre en serait mort de douleur; mm, admire la force de mon esprit, j'enlevai la petite personne. Elle était vive, étom'die, coquette ; le plaiskr par conséquent la déterminait toujoui-s au préjudice du devoir. Je la promenai pendant six mois dans le royaume de Galice : de là, comme je l'avais mise dans le goût de voyager^ ellef eut envie d'aller en Portugsd ; mais elle prit un autre com|m^ gnon de voyage : autre sujet de désespoii*. Je ne succombai point encore sous le poids de ce nouveau malheur ; et, plus sage que Ménélas^ au lieu de m'armer contre le Paris qui m'avait soufHé mon Hélène, je lui sus bon gré de m'en avoir défait. Après cela, ne voulant phis retourner dans les Asturies, pour éviter toute discussion avec la justice, je m'avançai dans le royaume de Léon, dépensant de ville en ville l'argent qui me restait de l'enlèvement de mon infiante; car nous aviovis tous deux fait notre main en partant d'Oviédo, et nous n'étions pas mal nippés; mais tout ce que j'avais possédé se dissipa bientôt J'arrivai à Palencia avec un seul ducat, sur quoi je

fus obligé d'acheter une paire de souliei*s. Le reste ne me mena pas bien loin. Ma situation devint embarrassante; je commençais déjà même à faire diète : il fallut promptement prendre un paili. Je résolus de me mettre dans le service. Je me plaçai d'abord chez un gros marchand de drap qui avait un fils libertin : j'y trouvai un asile contre l'abstinence, et en même temps un grand embarras. Le père m'ordonna d'épier son fils, le (ils me pria de l'aider à tromper son père : il fallait opter. Je préférai la prière au commandement, et cette préférence me fît donnei;mon congé. Je passai ensuite au service d'un vieux peinti'e, qui voulut^ par amitié, m'enseigner les prindpcs de son art; mais, en me les montrant, il me laissait mourir de faim. Cela me dégoûta de la peinture et du séjour de Palencia. Je vins à Yalladolid, où, par le plus grand bonheur du monde, j'entrai dans la maison d'un administrateur de l'hôpital ; j'y demeure encore, et je suis charmé de ma condition. Le seigneur Manuel Ordonnez , mon maître, est un homme d'une piété profonde; un homme de bien, car il marche toujom^ les yeux baissés, avec un gros rosaire à la main. On dit que dès sa jeunesse, n'ayant en. vue que le bien des pauvres, il s'y est attaché avec un zèle infatigable. Aussi ses soins ne sont-ils pas demeurés sans récompense : tout lui a prospéré. Quelle bénédiction ! en faisant les affaires des pauvres, il s'est enrichi.

Quand Fabrice m'eut tenu ce discours, je lui dis : Je suis bien aise que tu sois satisfait de ton sort; mais, entre nous, tu pourrais, ce me semble, fah^e im plus beau rôle dans le monde que celui de valet : un sujet de ton mérite peut prendre un vol plus élevé. Tu n'y penses pas, Gil Bias, me répondit-il 5 sache que, pour un homme de mon humeur, il n'y a point de situation plus agréable que la mienne. Le métier de laquais est pénible, je l'avoue, pour un imbécile; mais il n'a que des charmes pour un garçon d'esprit. Un génie supérieur qui se met en condition ne fait pas son service matériellement comme un nigaud. Il entre dans une maison pour commander, plutôt que pour servir. 11 commence par étudier son maître ; il se prête à ses défauts, gagne sa confiance, et le mène ensuite par le nez. C'est ainsi que je me suis conduit chez mon administrateur. Je connus d'abord le pèlerin : je m'aperçus qu'il voulait

LIYRB I y CHAP. Xy\U 69

passer pour un saint personnage; je feignis d'en être la dupe; cela ne coûte rien : je fis plus^ je le copiai; et, jouant devant lui le même rôle qu'il fait devant les autres, je trompai le trompeur; et je suis devenu peu à peu son facloton. J'espère que quelque jour je pourrai, sous ses auspices, me mêler des affaires des pauvres. Je ferai peut-être fortune aussi; car je me sens autant d'amour que lui pom* leiu* bien.

Voilà de belles espérances, repris-je, mon cher Fabrice, et je t'en félicite. Pour moi, je reviens à mon premier dessein. Je vais convertir mon habit brodé en soutanelle , me rendi^e à Salamanque, et là, me rangeant sous les drapeaux de l'Université, remplir l'emploi de précepteur. Beau projet, s'écria Fabrice, l'agréable imagination! Quelle folie de vouloir, à ton âge, te taire pédant ! Sais -tu bien, malheureux, à quoi tu t'engages en pr^iant ce. parti? Sitôt que tu seras placé, toute la maison t'observera, tes moindres actions seront scrupuleusement examinées. Il faudra que tu te contraignes sans cesse > que tu te pares d'un extérieur hypocrite, et paraisses posséder toutes les vertus. Tu n'auras presque pas un moment à donner à tes plaisirs. Censeur étemel de ton écdier, tu passeras les journées à lui enseigner le latin , et à le reprendre quand il dira ou fera des choses contre la bienséance ; ce qui ne te donnem pas peu d'occupation. Après tant de peine et de contrainte^ quel sera le fruit de tes soms? Si le petit gentilhomme est un mauvais sujet, on dira que tu Tauras mal élevé; et ses parents te renverront sans récompense, peut-être même sans te payer les appointemaits qui te seront dus. Ne me parle donc point d'un poste de précepteur; c'est un bénéfice à charge d'âmes ^. Mais parle-moi de l'emploi d'un laquais ; c'est un bénéfice sim^de qui n'engage à rien. Un maître a-t-il des vices, le génie supérieur qui le sei*t les flatte, et souvent même les fait tourner à son profit. Un valet vit sans inquiétude dans une bonne maison. Après avoir bu et mangé tout son soûl, il s'endort tranquillement comme un enfant de famille^ sans s'embarrasser du boucher ni du boulanger.

Je ne finirais point, mon enfant, poursuivit-il, si je voulais dire tous les avantages des valets. Crois-moi , Gil Bias, perds

* Le Sage conoaiasaH bien tons les inconvénients du préceptorat. Il en a fait \% iwincipal stije( du Backelûr dt SaUurumpu^ publié avant l'Histoire de Gil Bias.

pour jamais l'envie d'etre précepteur, et suis mon exemple. Oui; maiB, Fabrice, lui repartis-je, on ne trouve pas tous les jours des administrateurs ; et si je me résolvais à servir, je voudrais du moins n'être pas mal placé. Oh ! tu as raison, me dit-il, et j'en fais mon affaire. Je te réponds d'une bonne condition, quand ce ne serait que pour arracher un galant homme à l'Université,

La prochaine misère dont j'étais menacé, et l'air satisfait qu'avait Fabrice, me persuadant encore plus que ses raisons, je me déterminai à me mettre dans le service. Là-dessus, nous sortîmes du cabaret, et mon compatriote me dit : Je vaik de ce pas te conduire chez un homme à qui s'adressent la plupart des laquais qui sont sur le pavé; il a des grisons qui l'informent de tout ce qui se pa^se dans les familles. U sait o& l'on a besoin de valets, et il tient un registre exact, non-seu* lement des places vacantes, mais même des bonnes et des mauvaises quaUtés des maîtres. C'est un homme qui a été firèrs dans je ne sais quel couvent de religieux. Enfin c'est lui qi)! «l'a placé.

£n nous entretenant d'un bureau d'adresses si singulier ^ le fils du barbier Nunez me mena dans un cul-de^ae. N0119 entrâmes dans une petite maison , où nous trouvâmes un homme de cinquante et quelques années, qui écrivait sur une table. Nous le saluâmes, assez respectueusement même ; mais, soit qu'il fût fier de son naturel, soit que, n'ayant coutume de voir que des laquais et des cochers, il eût pris Fhabitude de recevoir son monde cavalièrement, il ne se leva point; il se contenta de nous faire une légère inclination de tète. 11 me regaiHla pourtant avec une attention particulière. Je vis bien qu'il était surpris qu'un jeune homme en habit de velours brodé voulût devenir laquais; il avait plutôt lieu de penser que je venais lui en demander un. 11 ne put toutefois douter longtemps de mon intention, puisque Fabrice lui dit d'abord: Seigneur Arias de Londona, vous voulez bien que je vous présente le meilleur de mes amis. C'est un garçon de Camille,

* L'idée d« Ce bvrMu d'adrfiMM était toute aouveUe k Paris ap moneftt oà Le Sag* écrivait. Dans un dictionnaire publié en 1721, à l'article NomenclatOTf on cite le nommé < Herpin, qui enseigne à Pari^ 199 oofns «1 t^ deineiire» dea per&OBBQi de > qualité. » [^ovitiutf in-4*, page 099,)

LlVHE 1, CHAt». XVlt. 71

que ies malhmiri réduisent à la nécessité de servir. Enseignezlui, de grace^ une ]tK)nne condition, et compter sur sa reconnaissance. Messieurs, répondit froidement AHas^ voilà comme TOUS êtes tous, vous autres; avant qu'on vous place, vous feited les plus belles promesses du monde : êtes-tons bien placés, Yous né TOUS en sduvenes plus. Gomment donc ! reprit Fabrice, vous plaigiiei-*vons d0 moi ? N'ai-je pas bien fait les choses? Vous atuies pu les faite encore mieux, repartit Arias : votre condition ^aut un emploi d^ commis, et vous m^avez payé oonimâ ii je vous eusse mis cfaes un auteur. Je pris alors la parole^ €t dis au semeur Arias cpie, pour lui faire connaître que je n'étais pas un ingrat, je voulais que la reconnaissance précédai I0 service. 1^ même temps je tirai def mes poches deux ducats que je lui donnai, avec promesse de n'en pasde^ nkenrar là si je me voyais dans une bonne maison.

11 paroi cantent de mes manières. J'aime, dit^il, qu'on éil use de la sorte avec moi. U y a, continua-t-il, d^excellenfs postes vacants; je vais vous les nommer, et vous cboisires celui qui vous plaira, fin adbevant ces paroles, il mit ses lu" nettes, ouvrit un registre qui était sur la taMe, tourna quel^ ^ues ifiaillets, et commença de lire dans ces t^mes : H faut un laquais an capitaine Torbettino ^f homme emporté, brutal et fantasque z il gronde sans oesse, juré, firappe^ et le plus souvept estFC^ie ses domestiques. Passons^à un autre,* m'é« eriai-je à œ portiail; es capHaine-là n'est pai^ de mon goût. lia vivacité fît sourire AHas, qui poursuivit ainsi sa lecture : D<»ia Manuels de Sandoval, douairière surannée, hargneuse et bisarre^ est actueUement sans laquais; elle n'en a qu'un d'ordinaire, encore. ne k peut^fie garder un jour entier. Il y a dans la maison, depuis dix ans, un habit qui sert à tous les valets qui entrent, de quelque taille qu'ils soient : on peut dire qu'ils ne font que l'essayer, et qu'il est encore tout neuf, quoique deux mille laquais l'aient porté. Il manque un valet

au docteur Alvar Fanes ; c'est un médecin chimiste. U nourrit

' Torbellino, tonrbilkn. Il y a beaucoup d'antres penannages de cette liistoire dont les non» espagnol^ sont également significatifs. On ne remarquera que les principaux et cenx dans lesquels l'intention de l'auteur est le plus évidente. Il a marqué iDi-raéme cette intention dans le Bachelier de Salamanque, chapitre XXUI, où il a soin d'indiquer, an bas d'une page, an snjet d'un personnage violent, nommé Dom^îî<(De RifadoTf qne ce nom, en espagnel, signifie querelleur*

bien ses domestiques , les entretient proprement^ leur donne même de gros gages; mais il fait sur eux l'épreuve de ses remèdes. Il y a souvent des places de laquais à remplir chez cet homme-là.

Oh! je le crois bien, interrompit Fabrice en riant. Vive Dieu ! vous nous enseignez là de bonnes conditions 1 Patience , dit Arias de Londona, nous ne sommes pas au bout : il y a de quoi vous contenter. Là-dessus^ il continua de lire de cette sorte : Dona Altonsa de Solis, vieille dévote, qui passe les deux tiers de la journée dans l'église, et veut que son valet y soit toujours auprès d'elle, n'a point de laquais depuis trois semaines. Le licencié Sedillo, vieux chanoine du chapitre de cette ville, chassa hier au soir son valet... Halte-là, seigneur Arias de Londona, s'écria Fabrice en cet endixût; nous nous en tenons à ce dernier poste. Le licencié Sedillo est des amis de mon maître, et je le connais parfaitement. Je sais qu'il a pour gouvernante une vieille béate qu'on nomme la dame Jacinte, et qui dispose de tout chez lui. C'est une des meilleures maisons de Valladolid. On y vit doucement et l'on y fait très-bonne chère. D'ailleurs, le chanoine est un homme infirme, un vieux goutteux qui fera bientôt son testament : il y a un legs à espérer. La charmante perspective pour un valet! Gil Bias, ajouta-t-il en se tournant de mon côté, ne perdons point de temps, mon ami; allons tout à l'heure chez le licencié. Je yjùux te présenter moi-même, et te servir de répondant. A ces mots, de crainte de manquer une si belle occasion, nous prîmes brusquement congé du seigneur Arias, qui m'assura, pour mon argent, que si cette condition m'échappait, je pouvais compter qu'il m'en ferait trouver une aussi bonne.

FIN DU PnUMIER LIVilB.

Page 1